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dimanche 12 juillet 2026

Les freins, rotrouenge (II,16)



À mon inspiration malade, 
À mes chants impies, mes ballades, 
Il est temps de serrer les freins.

Aux bonds impétueux, aux bravades, 
Aux poignards, à mes dérobades, 
Il est temps de serrer les freins.

À mes envols, mes cavalcades, 
À ma vengeance, à mes toquades, 
Il est temps de serrer les freins.

Au crocodile, à ses ruades, 
Aux remords et aux débandades, 
Il est temps de serrer les freins. 

C’est fini, mon esprit s’évade. 
À ma meute hagarde, en croisade, 
Il est temps de serrer les freins.

 

(fin du deuxième chant)

 

dimanche 7 juin 2026

Ma conscience (II,15)

 



Pour fuir la voix de ma conscience,
Je me tiens sur un pied au bord du précipice.
Mon cri de condamné se perd loin dans l’espace,
Comme un tombeau, comme un tombeau.

Je défends l’homme en contempteur de la vertu
Et cède, avec dégoût, à ses supplications.
Pour fuir la voix de ma conscience,

Je redescends avec la lenteur de l’oiseau,
Le corps accablé par l’étude et l’insomnie,
Comme un tombeau, comme un tombeau.

Toujours aux aguets le jour, aux aguets la nuit,
Je me nourris du sang sacré du Créateur
Pour fuir la voix de ma conscience.

J’entends la respiration des rumeurs nocturnes.
La peau de ma poitrine est calme et immobile
Comme un tombeau, comme un tombeau.

Je ronge un crâne en regardant le firmament
Car j’ai la mort pour mère et le remords pour fils,
Tombeaux, tombeaux de ma conscience.



dimanche 17 mai 2026

Le Noyé, muzain (II,14)

 


La Seine entraîne un corps humain. 
La foule accourt puis se détourne 
du malheureux noyé qui tourne 
pareil à la roue d’un moulin.

Un cavalier s’arrête au bord 
du quai pour le sortir de l’eau. 
Va-t-il réanimer le mort ? 
Oui. Son sauveur, c’est Maldoror 
qui l’emmène au triple galop.

 

 

dimanche 5 avril 2026

Près de la mer, virelai (II,13)

 

 

Je m’assis sur un roc près de la mer
déchaînée. Sous le ciel criblé d’éclairs,
un bateau gagnait l’horizon.
Je contemplais ce grand vaisseau de guerre
menacé par la submersion.
Les canons couvraient les coups de tonnerre,
étouffant les lamentations
des marins massés sur le pont.
Qu’il était doux de se trouver à terre,
face au trois-mâts en perdition !

Les noyés maudissaient l’Évolution
qui fit l’humain sans branchies de poisson.
D’un couteau, je m’ouvris la chair
pour m’écrier, tout tremblant d’émotion :
« Si je souffre, eux sont en enfer ! »
J’avais pris mon fusil par précaution,
redoutant qu’un homme à la mer
parvienne à se tirer d’affaire.
Face au trois-mâts en perdition,
qu’il était doux de se trouver à terre.

Je vis un naufragé. Sa tête altière
surnageait non loin de l’embarcadère.
J’avais pris ma résolution :
pas un seul ne survivrait. Sa dernière
heure arriva. Détonation.
Quand la mer et ses rouleaux mélangèrent
au bleu marin du vermillon,
j’aperçus comme un tourbillon.
C’étaient six gros requins qui s’attroupèrent
face au trois-mâts en perdition !

Émerveillé, je suivais les ailerons
des prédateurs marins en pleine action.
Les requins avaient fait grand-chère
quand la femelle arriva. Squale ou non,
sa beauté, je crois, pût vous plaire.
D’un coup, je m’épris d’elle avec passion.
Et je vous dirais sans manière
que c’est de là que vient cet air :
« Face au trois-mats en perdition
La requine et Maldoror s’accouplèrent. »

  

dimanche 4 janvier 2026

Encore enfant, contrerime (II, 12)

 


Encore enfant, quand je priais, 
je rêvais à demi. 
La nuit, je n’avais pas dormi :
le Créateur m’épiait.
  

dimanche 7 septembre 2025

Lampe au bec d'argent, lai (II,11)

 

 
Lampe au bec d’argent,
feu du Tout-Puissant,
tu luis
là-haut, surplombant
bougies,
autel, croix et bancs
quand prient
le soir, les croyants.
Soudain, on entend
un bruit
de pas menaçant.
C’est lui,
voici
Maldoror ! C’est en
suppôt de Satan,
haï,
maudit
par tous, qu’il se rend
ici.
Assis,
seul, en bout de rang,
son regard méchant
t’épie,
lampe au bec d’argent.
D’un caillou tranchant,
Maldoror te fend.
Tu fuis
de l’huile en chutant.
C’est dit.
Maldoror te prend
au creux de son gant
noirci.
Petit
à petit tu prends
forme en grandissant.
Magie !
Voilà que tes flancs
sont ailés de blanc.
Tu deviens enfant,
séraphin brillant,
putti,
dieu phosphorescent !
Tu fuis
dans les airs, mais c’en
est fait de toi quand
jaillit,
d’un saut, ce dément.
Il t’embrasse, et tant,
et tant ! Au moins cent
fois, oui !
Tandis
que tu le pourfends,
ses baisers brûlants,
amie,
te polluent le sang.
Tu te bats à grands
coups d’épée, coupant
les plis
de son manteau. Sans
répit,
il t’étouffe, il tend
sa lèvre et ses dents
pourries
se rient
de toi en grinçant.
Tu dis,
en tremblant : « je t’en
supplie. »
Tu cries
emplie
de dégoût : « Va-t’en ! »
Il t’embrasse autant
que tu te défends.
Occis-
le ! Trop tard. Tu sens
que ton corps mourant
bleuit,
flétrit,
pâlit.
L’infection s’étend,
et lui, triomphant,
te jette à l’eau sans
merci.

Depuis,
lampe au bec d’argent,
tu parais de temps
en temps, descendant
la Seine, éclairant
la nuit.
 
 
 

dimanche 27 juillet 2025

Mathématique, poème arithmogrammatique (II,10)

 



Ô
Toi
douce
savante
et sévère
instruction
de la logique
de la géométrie
de l’arithmétique
je n’ai rien oublié
de toi ô mathématique
ton triangle m’illumine


dimanche 29 juin 2025

Voyez cet animal (II,9)

 


Voyez cet animal qui se nourrit de vous, 
Accroché à vos cheveux. Il vous doit tout : 
C’est à votre insu qu’il boit tout son saoul 
De sang. Plus grand, il tuerait un loup 
Mais, s’il est nain, c’est un atout : 
J’en fais grandir dans un trou,
Pour en jeter partout 
Du ciel aux égouts. 
Je vous l’avoue, 
Je suis fou 
Des poux.


dimanche 4 mai 2025

Assis sur un trône, triolet (II,8)

 



Dans le ciel, assis sur un trône
formé de fange humaine et d’or,
le Créateur siège, orgueilleux.
Dans le ciel, assis sur un trône,
le corps couvert d’un vieux linceul,
le Créateur dévore un homme
dans le ciel, assis sur un trône
formé de fange humaine et d’or. 


dimanche 6 avril 2025

Dans un bosquet, haïku (II,7)




Là, dans un bosquet,
Entouré d’herbe et de fleurs,
Dort l’hermaphrodite.

 

 

dimanche 9 mars 2025

Sois rusé, sois fort (II,6)

 


– À quoi tu penses ?
– Je pense au ciel.
– Pense à la terre.

– La terre est moins bonne.
– Le ciel ne vaut rien,
tu serais déçu.

Ses maux sont ceux d’en bas.
Si quelqu’un t’offensait,
fais-toi justice, enfant.

– Mais c’est défendu !
– C’est ce que tu crois.
Sois rusé, sois fort.

Si on te nuit :
punis, domine.
Les lois sont vaines.

La vertu
est étroite.
Vois plus grand.

Victoire
et gloire
sont tout.

Non ?
– Si…
– Bien.
 
 
 

dimanche 2 février 2025

Pauvrette, ritournelle (II,5)




Tu ne me verras plus
fillette
Passer dans ta ruelle
pauvrette.

Tu ne me suivras plus
fillette.
Quand j’allais en balade

Tu marchais devant moi
pauvrette
Tu me barrais la route.

Tu me demandais l’heure
fillette
À moi qui sors sans montre.

Quand tu m’as approché
pauvrette
Ta maman t’a giflée.

Ne reviens plus vers moi
fillette
Tes yeux sont tout gonflés.

Pars. Je t’en prie, va-t’en,
pauvrette.
Autrement je pourrais

Essorer tes longs bras
fillette.
Oui, je peux… je pourrais

Te pétrir la cervelle
pauvrette.
Oui, je peux… je pourrais

T’envoyer balader
fillette
En usant de ma fronde

Qui t’enverrait au loin
pauvrette
Oui, je peux… je pourrais

Raccommoder tes yeux
fillette
Pour qu’enfin tu me fuies

peut-être. 
 
 
 

dimanche 5 janvier 2025

L'omnibus, rondeau (II,4)

 

 
 
L’omnibus arrive enfin.
On croirait qu’il sort de terre
à le voir venir au loin.
Dans ce Paris sans lumière,
on ne reconnaît plus rien.

Les passagers aux portières
se distraient d’un œil éteint
en voyant courir derrière
l’omnibus,        

à toute allure, un gamin
pauvre et couvert de poussière.
Le cocher n’est qu’un pantin
dont le fouet, toujours en l’air,
est l’un des fils. Qui le tient ?
l’omnibus.        



dimanche 8 décembre 2024

Sa Majesté sidérale (II,3)

 

 
Je connais le Tout-Puissant.
Sa Majesté sidérale
a conçu ce monde affreux.
Je connais le Tout-Puissant,
le Tout-Puissant me connaît :
ma main manie, froide et ferme,
une ironie serpentine.

Je connais le Tout-Puissant,
gardien jaloux du mystère
qu’il tient secret loin des hommes.
Je connais le Tout-Puissant,
le Tout-Puissant me connaît :
ma langue au dard de platine
et mon œil toujours ouvert.

Je connais le Tout-Puissant,
toupie qu’on tourne à coups secs
de fouet aux cordons d’acier.
Je connais le Tout-Puissant,
le Tout-Puissant me connaît,
moi et mon stylet mignon
amateur de carotide.


dimanche 10 novembre 2024

Plume à la main, villanelle (II,2)


 

 



Je suis chez moi, j’écris
le soir, plume à la main.
Mes doigts se pétrifient.

Il pleut. Il est minuit.
L’orage éclate au loin.
Je suis chez moi, j’écris,

un éclair fend la nuit,
brise un carreau, m’atteint,
mes doigts se pétrifient.

Foudroyé, je m’écrie
le front en sang : « Gredin !
Je suis chez moi, j’écris,

et toi, tu me défies ! »
Je sens que dans mes poings
mes doigts se pétrifient :

« Grand-Tout, tu m’as meurtri.
Es-tu fier, assassin ?
Je suis chez moi, j'écris,

et toi, tu viens, tu nies
mon travail d’écrivain ?
Mes doigts se pétrifient,

par ta faute, et tu scies
ma face en deux. Eh bien ?
Je suis chez moi, j’écris. »

Des séraphins me prient
de brûler mon bouquin.
Mes doigts se pétrifient.

Le sang a tout sali.
– Sultan ! Ici, mon chien.
Je suis chez moi, j’écris,

Toi, nettoie le tapis
en lapant le sang. Bien.
Mes doigts se pétrifient.

Le bandage est fini.
Mon visage est vilain.
Je suis chez moi, j’écris.

Léman, mon vieil ami,
réchauffe un peu mes mains,
mes doigts se pétrifient.

Grand-Tout, paralysie
ou non, je te préviens,
je suis chez moi, j'écris

et mes doigts se délient.

dimanche 13 octobre 2024

Chant de colère (II,1)


 
Qui l’a vu passer
ce chant de colère
tombé de ma bouche
belladone aux lèvres ?

Qui l’a vu passer ?
Ni le vent, ni l’arbre
ne l’ont vu s’enfuir
d’un pas ferme et droit.

Qui l’a vu passer
verra mon épée
sertie de diamants
trancher sa conscience.

Qui l’a vu ? Pas ces
humains dont le cœur
est noir : sur le bien,
le mal est vainqueur.

Non, ce crapaud d’homme,
lecteur, c’est sa chance,
qu’il a vu passer.
 
 
 

dimanche 15 septembre 2024

Fin du chant premier (I,14)


Ce
Chant-
Ci
Se
Clôt

Ne soyez pas sévère
Ma
Lyre
Est
Neuve
Et
Sonne
Étrangement
 
 

lundi 12 août 2024

Le crapaud, rondel (I, 13)

Je marche à pas lents dans les bois
Parlant, d’un air que tout accuse,
Du chien noyé près d’une écluse
Et que j’ai vu. Qui vient vers moi ?

Infortuné crapaud, c’est toi ?
Vois-tu, ma parole est confuse,
Je marche à pas lents dans les bois,
Parlant d’un air que tout accuse.

Tes bonds, tes yeux sont de guingois,
Vilain crapaud. Quelle est ta ruse ?
N’attends pas de moi des excuses :
Perdu, tout seul et aux abois,
Je marche à pas lents dans les bois. 


lundi 15 juillet 2024

Le fossoyeur, limerick (I,12)


Quand Maldoror égaré se trouve en Norvège,
Il croise un fossoyeur. Pour l’aider, il l’allège
Un temps de son labeur. Maldoror creuse et cause
Avec lui, bêche en main. Soudain, lors de la pause,
Il lui dit l’air défait : « Ma tombe est prête, y vais-je ? »

lundi 17 juin 2024

Je t'offrirai, bel ange (I,11)


 

         — Viens.

                      — Non.

                                  — Suis-moi.

                                                     — Jamais.

                                                                   — Je t’offrirai, bel ange,

         Un palais magnifique aux murs d’or et d’argent.

         Tu dormiras en paix, bercé par la mésange.

         Prends ma bague enchantée.

                                                  — Qui que tu sois, va-t-en.

         — Mets l’anneau à ton doigt ; il te rendra furtif.

         Tiens, essaie-le au moins.

                                                  — Ne me prends pas la main !

         — J’aspire à ton bonheur. Viens, ne sois pas craintif.

         Dans un cours d’eau limpide où tu prendras ton bain

         Tu tendras un filet merveilleux dans lequel

         Des bancs de poissons ravissants se feront prendre.

         — Je me méfie de toi, de ton regard cruel.

         — Des fées t’enlaceront de leurs bras d’un air tendre.

         — Tu n’es qu’un imposteur !

                                                 — Ton front sera couvert

         De fleurs tressées ensemble en couronne éclatante.

         — Tu mens.

                          — Pense à leurs cheveux ondoyants dans l’air.

         — Tes fées n’ont pas les yeux bleus de ma mère aimante.

         — Tu règneras. Tes sujets t’obéiront. Quand

         Tu voudras un carrosse en neige éternelle ou

         Un cerf-volant caché dans la lune aussi grand

         Que la tour d’un château ; tu l’auras.

                                                              — Rien du tout !

         Je n’en veux pas !

                                   — Écoute…

                                                     — Assez, mauvais esprit !

         — Tu t’en repentiras…

                                            — Lâchez-moi !

                                                                   — Oh ! Tu as tort,

         Tu vas grincer des dents !

                                              — Ah ! On m’étrangle !

                                                                                         Un cri

                                Poignant retentit dans le lointain : « Maldoror ! »


Anguilla anguilla

  Ce poisson, moitié ver marin, moitié serpent,  grandit dans nos cours d’eau mais provient des Antilles.  Il franchit l’océan, délaissant ...