dimanche 5 avril 2026

Près de la mer, virelai (II,13)

 

 

Je m’assis sur un roc près de la mer
déchaînée. Sous le ciel criblé d’éclairs,
un bateau gagnait l’horizon.
Je contemplais ce grand vaisseau de guerre
menacé par la submersion.
Les canons couvraient les coups de tonnerre,
étouffant les lamentations
des marins massés sur le pont.
Qu’il était doux de se trouver à terre,
face au trois-mâts en perdition !

Les noyés maudissaient l’Évolution
qui fit l’humain sans branchies de poisson.
D’un couteau, je m’ouvris la chair
pour m’écrier, tout tremblant d’émotion :
« Si je souffre, eux sont en enfer ! »
J’avais pris mon fusil par précaution,
redoutant qu’un homme à la mer
parvienne à se tirer d’affaire.
Face au trois-mâts en perdition,
qu’il était doux de se trouver à terre.

Je vis un naufragé. Sa tête altière
surnageait non loin de l’embarcadère.
J’avais pris ma résolution :
pas un seul ne survivrait. Sa dernière
heure arriva. Détonation.
Quand la mer et ses rouleaux mélangèrent
au bleu marin du vermillon,
j’aperçus comme un tourbillon.
C’étaient six gros requins qui s’attroupèrent
face au trois-mâts en perdition !

Émerveillé, je suivais les ailerons
des prédateurs marins en pleine action.
Les requins avaient fait grand-chère
quand la femelle arriva. Squale ou non,
sa beauté, je crois, pût vous plaire.
D’un coup, je m’épris d’elle avec passion.
Et je vous dirais sans manière
que c’est de là que vient cet air :
« Face au trois-mats en perdition
La requine et Maldoror s’accouplèrent. »

  

dimanche 29 mars 2026

Naissance des Éditions de La Renouée

 

Bertrand Lançon, Siméon Lerouge, Alice Ladonne, Hervé Lançon et Anne-Aël Ropars ont le plaisir de vous faire part de la naissance des Éditions de la Renouée, sous le statut d’association à but non lucratif.
 
Les créateurs de la Renouée désirent publier, outre leurs propres textes, la poésie d’auteurs sarthois, mayennais, ligériens et bretons, choisis par eux. Cette intention se concrétisera par des tirages modestes de livres soignés à un prix modique. On pourra se les procurer dans certaines librairies, chez des commerçants dépositaires, auprès des auteurs, ou en ligne via le site HelloAsso. (Évidemment, les passantes et passants de ce blog pourront me contacter directement via les commentaires ou la messagerie de Vie Générale. Leur exemplaire sera gratifié d'un envoi...)

La Renouée, à la manière des éditions de La plume de Léonie dont elle prolonge l’action, souhaite contribuer à la floraison d’une poésie locale de qualité. Aux trois ou quatre livres annuels s’ajouteront les feuillets de « la petite Renouée », édition de poèmes à l’unité en une ou deux feuilles vergées, pliées in octavo ou in quarto, qui seront proposés à deux euros, comme jadis les chansons de rue.  



Parce qu’elle est jugée envahissante, la renouée, plante originaire du Japon et de Sakhaline, est souvent mal aimée. Elle ne prolifère pourtant que sur les sols pollués, qu’elle nettoie en y prenant racine. Ses feuilles ont une forme de cœur et sa floraison tardive nourrit les abeilles en fin de saison. Le choix de cette plante pour définir et symboliser notre maison d’édition parle ainsi de lui-même. Il nous plaît à penser que, si la renouée pouvait chanter, elle entonnerait un air de Georges Brassens :
« Je suis de la mauvaise herbe, braves gens, braves gens / C’est pas moi qu’on rumine et c’est pas moi qu’on met en gerbe / Je suis de la mauvaise herbe, braves gens, braves gens / Je pousse en liberté dans les jardins mal fréquentés. »

Nos deux premières publications :

Aucun autre lieu du monde


Première de couverture

Quatrième de couverture

Dans Aucun autre lieu du monde, Bertrand et Hervé Lançon alternent prose et poèmes pour révéler et fixer des images de leur itinéraire diagonal entre Le Mans et le Jura dans les années 1960-1980. Leur démarche, fraternelle et littéraire, cherche à décrire les paradoxes d’une enfance des années pop imprégnée du monde révolu de l’avant-guerre. Elle est comme la résurrection d’une vieille pellicule noir et blanc (238 p., 15€).
 
 

Volume horaire

 
Première de couverture

 
Quatrième de couverture

Volume horaire de Siméon Lerouge est une collection de deux cents quatrains de vingt-quatre mots, tous datés et géo-localisés. Ses douze chapitres courent sur les douze mois de l’année 2024-2025. Chacun d’eux est illustré d’une carte réalisée par l’auteur. Cette manière d’inventorier le quotidien, d’en dessiner les volumes en des instants précis, donne vie à un planisphère d’instantanés (144 p., 10€).
 
 

La conception graphique des Première et Quatrième de couverture
est une création originale d’Alice Ladonne
 pour les Éditions de la Renouée
La Renouée a son siège social dans la Sarthe, au 2 rue de la Forêt, 72140  Mont-Saint-Jean




dimanche 22 mars 2026

Sensations citadines



 

Tout s’encombre avec aisance et méthode
sur la chaussée. Il s’ébruite un refrain
de car bondé qui sonne, ouvre et se ferme ;
et vient le couplet des pneus dans les flaques.

Les voyageurs ont le tranchant du fer.
Un par un, c’est un défilé de dos.
Ils sont la proie du temps et, pris en chasse,
chacun escorte un inconnu qui passe.

Respirer, c’est un parfum de poussière
– inspirez la ville – expirez la ville.
La vue s’arrête au tronc clair des platanes
encagés au sol parmi les mégots.

Même à l’arrêt, ce qui peut bouger bouge.
Le piéton fait tort aux feux du trafic.
Tous les chantiers sont pareils à des cirques
sans animaux : « interdit au public. »

La tabagie laisse un fumet de fleur
dans l’air : de la friandise et de l’eau
grillée dans un écran de vapeur bleue
comme un goût salin de fil électrique.


dimanche 15 mars 2026

House Of The Rising Sun, triolet (d'après la chanson de The Animals)

 

 

Quelque part en Nouvelle-Orléans
Dans la maison du Soleil Levant
Combien de garçons se sont ruinés
Quelque part en Nouvelle-Orléans
Sans pouvoir en partir, enchaînés
À leur vice, endettés, avinés
Quelque part en Nouvelle-Orléans
Dans la maison du Soleil Levant

 

dimanche 8 mars 2026

Glaçon

 



son 
glaçon 
son de glas 
glaçon d’effroi 
froid de glace 
déglace 
lasse
 
 

dimanche 1 mars 2026

Le temps de souffler la bougie

 
    

    Depuis combien de temps sommes-nous ici ? Les peintres n’ont pas encore terminé la grande fresque des chevaux et des aurochs. Il a fallu changer trois fois la mèche et la résine des coquillages.
    Le parfum de genévrier qui s’échappe de la bougie fait tourner la tête. Les chants et les percussions aussi. L’écho est terrible au fond de la caverne. La grotte est le poumon de la Terre, mais on y respire mal.
    C’était la première fois que je venais ici. Depuis combien de temps sommes-nous rentrés ? Quel temps fait-il dehors ? Est-ce déjà la nuit ? Fait-il encore jour ?
    Je ne peux pas détacher mon regard du couple de tigres des cavernes peint sur la paroi. Les flammes et les ombres les animent. Ils sont vivants. On les entend rugir. Ce sont les chants des hommes répercutés contre les parois.
    Il y a deux femmes qui broient de l’ocre sur la grande pierre plate. Il y a un adolescent qui souffle de la poudre garance sur sa main pour en laisser le négatif sur la roche.
    L’un des artistes enduit sa paume de charbon. Il va redessiner l’encolure du cheval puis l’estomper de son index.
    Je suis au bord du sommeil.
    Les chants ont cessé.
    Je n’entends plus que le tracé des mains sur la roche. J’entends le plic plic des stalactites. Mon œil se pose sur le grand voile de calcite qui pend comme une étoffe au-dessus de l’entrée.
    Tout est redevenu calme à l’intérieur de la caverne. Ce calme me fait sortir de ma torpeur. Les hommes se regardent, les uns après les autres. Ils font signe de se taire, un doigt en l’air près de l’oreille. La femme essuie son ocre qu’elle range précipitamment dans une petite bourse en peau de renne.

    Que se passe-t-il ? Qu’ont-ils entendu ? Les torches s’allument les unes après les autres. La lumière tamisée disparaît dans un grand sursaut de flammes. On nous fait signe d’avancer plus loin, dans une autre salle, plus petite. Il faut se baisser, il faut ramper pour rentrer dans cette pièce. Ont-ils entendu des ours, des lions ? Non, c’est impossible. Il y avait tout le clan qui montait la garde. Les fauves ne se seraient pas approchés d’ici. Ils ont entendu des pas d’hommes. Mais des pas qui ne sont pas les nôtres, qui ne sonnent pas de la même façon. « Des pas durs », ils disent.
    À l’abri, dans l’anfractuosité, nous avons soufflé nos torches et moi ma bougie. Nuit noire, mais nuit de la terre et nuit de la roche. J’essaye de ne pas trembler. C’est peut-être une fausse alerte. Nous sommes restés tellement longtemps ici. Des pas durs... ce sont peut-être ceux du vieux Grand-Arc. Il a la jambe raide et porte de grosses chaussures cousues en écorces de bouleau. Oui, mais il n’y a qu’un seul Grand-Arc, et nous entendons tout un groupe qui s’approche. La cire de ma bougie coule, j’en reçois sur la cuisse. Je ferme les yeux.
    Je ferme les yeux sur le noir et l’obscurité.
    Nous entendons leurs paroles.
    Nous les entendons, mais nous ne comprenons pas.
    Que disent-ils ?

    « Vous avez devant vous le grand panneau des chevaux réalisés par les artistes du Magdalénien, cette époque de la fin du Paléolithique supérieur. Je vous laisse contempler la pureté de ses traits, la précision du geste et l’épure de ces silhouettes animales.
    Regardez, on croirait vraiment que ces dessins viennent d’être faits !
    Nous ferons ensuite demi-tour, pour nous engager dans la dernière salle. Avant cela, jetez un œil à l’éboulis qui se trouve devant vous et qui condamne l’accès d’une autre salle depuis plus de trente mille ans. Regardez, il y a des stalagmites dessus. Sachez qu’à l’époque de nos artistes, le conduit était libre.
    Je vous laisse imaginer le temps, incalculable, qui s’est déroulé depuis.
»
 

dimanche 22 février 2026

Crue


 
Je marchais
jusqu’au bout,
l’eau m’allait
jusqu’au cou.
Tout trempé
jusqu’à l’os,
le sac, usé
jusqu’à la corde,
était rempli
jusqu’à la gueule
et je veillais
jusqu’à pas d’heure,
de plus en plus blême
– jusqu’au blanc des yeux –
« Restez immobile
Jusqu’à nouvel ordre »,
m’avait-on dit.
Jusqu’au moment
où, attendant
jusqu’au bout,
jusqu’au cou
la décrue,
je me suis bu
jusqu’à la lie.
 
 

Près de la mer, virelai (II,13)

    Je m’assis sur un roc près de la mer déchaînée. Sous le ciel criblé d’éclairs, un bateau gagnait l’horizon. Je contemplais ce grand vais...