Depuis combien de temps sommes-nous ici ? Les peintres n’ont pas encore terminé la grande fresque des chevaux et des aurochs. Il a fallu changer trois fois la mèche et la résine des coquillages.
Le parfum de genévrier qui s’échappe de la bougie fait tourner la tête. Les chants et les percussions aussi. L’écho est terrible au fond de la caverne. La grotte est le poumon de la Terre, mais on y respire mal.
C’était la première fois que je venais ici. Depuis combien de temps sommes-nous rentrés ? Quel temps fait-il dehors ? Est-ce déjà la nuit ? Fait-il encore jour ?
Je ne peux pas détacher mon regard du couple de tigres des cavernes peint sur la paroi. Les flammes et les ombres les animent. Ils sont vivants. On les entend rugir. Ce sont les chants des hommes répercutés contre les parois.
Il y a deux femmes qui broient de l’ocre sur la grande pierre plate. Il y a un adolescent qui souffle de la poudre garance sur sa main pour en laisser le négatif sur la roche.
L’un des artistes enduit sa paume de charbon. Il va redessiner l’encolure du cheval puis l’estomper de son index.
Je suis au bord du sommeil.
Les chants ont cessé.
Je n’entends plus que le tracé des mains sur la roche. J’entends le plic plic des stalactites. Mon œil se pose sur le grand voile de calcite qui pend comme une étoffe au-dessus de l’entrée.
Tout est redevenu calme à l’intérieur de la caverne. Ce calme me fait sortir de ma torpeur. Les hommes se regardent, les uns après les autres. Ils font signe de se taire, un doigt en l’air près de l’oreille. La femme essuie son ocre qu’elle range précipitamment dans une petite bourse en peau de renne.
Que se passe-t-il ? Qu’ont-ils entendu ? Les torches s’allument les unes après les autres. La lumière tamisée disparaît dans un grand sursaut de flammes. On nous fait signe d’avancer plus loin, dans une autre salle, plus petite. Il faut se baisser, il faut ramper pour rentrer dans cette pièce. Ont-ils entendu des ours, des lions ? Non, c’est impossible. Il y avait tout le clan qui montait la garde. Les fauves ne se seraient pas approchés d’ici. Ils ont entendu des pas d’hommes. Mais des pas qui ne sont pas les nôtres, qui ne sonnent pas de la même façon. « Des pas durs », ils disent.
À l’abri, dans l’anfractuosité, nous avons soufflé nos torches et moi ma bougie. Nuit noire, mais nuit de la terre et nuit de la roche. J’essaye de ne pas trembler. C’est peut-être une fausse alerte. Nous sommes restés tellement longtemps ici. Des pas durs... ce sont peut-être ceux du vieux Grand-Arc. Il a la jambe raide et porte de grosses chaussures cousues en écorces de bouleau. Oui, mais il n’y a qu’un seul Grand-Arc, et nous entendons tout un groupe qui s’approche. La cire de ma bougie coule, j’en reçois sur la cuisse. Je ferme les yeux.
Je ferme les yeux sur le noir et l’obscurité.
Nous entendons leurs paroles.
Nous les entendons, mais nous ne comprenons pas.
Que disent-ils ?
« Vous avez devant vous le grand panneau des chevaux réalisés par les artistes du Magdalénien, cette époque de la fin du Paléolithique supérieur. Je vous laisse contempler la pureté de ses traits, la précision du geste et l’épure de ces silhouettes animales.
Nous ferons ensuite demi-tour, pour nous engager dans la dernière salle. Avant cela, jetez un œil à l’éboulis qui se trouve devant vous et qui condamne l’accès d’une autre salle depuis plus de trente mille ans. Regardez, il y a des stalagmites dessus. Sachez qu’à l’époque de nos artistes, le conduit était libre.
Je vous laisse imaginer le temps, incalculable, qui s’est déroulé depuis. »






