[Ce manuscrit sans date est incomplet. Il commence au troisième folio.]
Je me souviens encore du moment où nous avons compris qui nous étions vraiment, quel rôle nous allions jouer dans le passé. Nous nous sommes reconnus dans telle vie d’homme ou de femme célèbres. Pour comprendre notre avenir, il suffisait de consulter les textes que nous léguait l’Histoire. Certains d’entre nous avaient un brillant avenir qui les attendait deux cents, trois cents ans avant notre ère. [...] un bon ami qui allait découvrir les grandes terres de l’ouest, un autre qui devait s’aventurer pour la première fois dans les pôles. Ils allaient explorer ce que nous connaissions déjà, mais peu importe : c’était leur destin, un destin à rebours. Notre génération était la dernière ; la boucle allait être bientôt bouclée. Souvenez-vous d’Ourobouros ! [Ici un dessin de serpent se mordant la queue] J’imagine mes amis [phrase interrompue]
[Le sixième folio commence en milieu de phrase] joie qu’ils ont connue à vivre dans le passé. […] C’est comme jouer la partition d’un air célèbre sur un nouvel instrument. J’ai interprété sur une lyre antique en boyaux de chat des morceaux du XXIème siècle. La mélodie et son harmonie ne furent pas du goût de mes auditeurs, habitués aux rythmes naïfs de ce temps. Tout ce qui me reste de mon époque natale, ce sont des mélodies. [Ici le dessin d’une portée avec seulement quelques notes de musique, mais sans clé et dans une notation soit très archaïque, soit fantaisiste voire inconnue.]
[Septième folio. L’écriture est un peu plus serrée que sur les précédentes pages.] Les voyous et les criminels aussi ont trouvé leur place dans le passé. Des rôles de barbares sanguinaires, ils s’en trouvent dans toutes les époques. Les intégristes religieux ont sans doute [mots illisibles] dans les âges de guerre de religion. […] leur seule revendication, c’était le nihilisme [seul fragment lisible] Les artistes aussi. Je sais que cette amie que j’aimais tant, une peintre abstraite, s’est transportée dans une caverne aux premiers temps de notre espèce. Elle a probablement dessiné ses points et des traits sur des parois. Son art conceptuel avant-gardiste fera florès plus tard. [Le premier manuscrit s’arrête ici mais la suite, qui se trouvait dans une enveloppe insérée dans la reliure du volume, se poursuit ci-dessous.]
Beaucoup se sont transportés de pied en cap et in extremis dans ces époques reculées. On parla de générations spontanées, d’invasions barbares, d’armées en déroutes. Combien d’orphelins, d’enfants sauvages, d’errants, d’ermites, de princes en exil étaient en réalité mes contemporains, projetés dans une époque qu’ils n’avaient pas choisie, jetés par leurs parents à travers ces [« portails »?] ? Ma date de naissance est floue. Ce n’est guère étonnant. Une reconstruction historique de plus.
Combien de batailles où le chaos était tel qu’il était facile pour un homme de ma génération de remplacer un soldat qui venait de mourir au front ? Pas de meilleur déguisement qu’une blessure au visage, qu’une gueule cassée.
On comprend mieux l’ascension fulgurante d’un Alexandre le Grand, d’un Napoléon, quand on sait qu’un homme du futur a pris en charge son destin à l’adolescence, lors d’un entraînement militaire ou à la suite d’une escarmouche. Tout était déjà tracé pour eux, ils n’ont eu qu’à suivre leur voie. Le moule était prêt, ils n’ont eu qu’à se couler dedans.
Certains agitateurs venus tout droit du futur ont cru qu’ils allaient changer le cours de l’Histoire en important du dernier siècle de l’histoire de l’humanité une [« tekhnè »?] révolutionnaire. Je veux croire que tous ont péri, accusés de magie noire, de diableries ou de charlatanisme. L’homme étant naturellement incrédule, méfiant, jaloux, on ne fait pas dévier le cours des choses en agitant un artefact d’un autre temps.
Je repense à ce fou à lier qui partit à la fin du Crétacé faire sauter la Terre entière avec un modèle miniature de bombe à la puissance dévastatrice. Il ne parvint qu’à faire disparaître de la surface de la Terre ces grands sauriens. Il est vrai que ceux qui partirent en plein Néolithique dans leur « char étincelant » ont probablement manqué de carburant, mais ils donnèrent l’idée de la roue aux peuplades sauvages qui furent nos ancêtres. Paraît-il qu’on fit fondre les premiers glaives en utilisant la carrosserie de nos bolides futuristes.
Les plus persuasifs, les plus ingénieux, ceux qui voulaient vraiment améliorer le sort de l’humanité ont été divinisés. Leurs miracles, aisément compréhensibles pour nous qui venons de l’avenir, ont marqué les esprits. On fit d’eux des êtres supérieurs mais le visage du monde ne changea pas pour autant. L’humain est à ce point frappé d’inertie qu’il est impossible de le faire aller plus vite, plus loin et plus juste que le cours normal des choses. Le progrès qui nous a menés jusqu’à la fin de l’Histoire n’a pas su réformer notre passé. Quand on a voulu importer telle ou telle invention dans les âges reculés où nous nous sommes réfugiés, elles se sont dissoutes dans la bêtise ambiante.
[suivent ici quelques plans, quelques notices indéchiffrables d’objets que nous ne saurions identifier]
Je m’explique certaines grandes pestes, certaines grandes épidémies par l’arrivée massive de mes contemporains, migrants de l’espace et du temps, apportant avec eux des maladies inconnues, des maux de civilisations avancées, des miasmes urbains.
De même qu’il est impossible de greffer un oranger sur un pommier, il est impossible d’importer un savoir du futur pour influer sur le passé. Ce savoir n’est pas compris et finit par se corrompre. Le corps de l’Histoire est aussi intolérant aux corps étrangers que notre propre organisme. Cela n’a rien de mystérieux. La cause est humaine : l’homme ne veut pas croire, l’homme ne veut pas apprendre. Montrez-lui un aéroplane, il verra un esprit divin. Montrez-lui une arme à feu, de la poudre à canon, une bête lampe torche et il prendra la fuite, persuadé d’avoir vu le diable en personne. Enseignez-lui les mathématiques, il vous fera brûler. Rien n’est plus imperméable au passé que l’avenir. C’est l’huile et le vinaigre. Si vous voulez vivre dans le passé, il va vous falloir épouser toutes les règles et toutes les mœurs propres à cette époque. Observez les coutumes est impératif quand on est un voyageur, et à plus forte raison quand on vient de l’avenir.
Nos ancêtres ont des yeux, mais ils ne peuvent pas comprendre ce qu’on leur fait entrevoir des âges postérieurs. Tout artefact venu des temps ultimes est immédiatement estampillé « magie noire », « hallucination collective », « diablerie ».
Des grands axes routiers du futur, nous n’avons pu importer que les aqueducs, les ponts et, parfois, les égouts. Du goudron, nécessaire à l’enrobage des routes, nos hôtes n’en ont voulu que pour calfater les coques de leurs navires désuets.
L’informatique a tourné court : on a vendu à des peuplades des cartes à puces et des circuits imprimés. Ils en ont fait des bijoux et des parures. Nous leur avons vainement fabriqué des piles primitives afin d’alimenter ces machines. Elles ont fini au rebut.
Nous avons cru quelque temps que si nos ancêtres une fois mis en présence des outils du futur les refusaient délibérément, c’est que nous avions réussi à changer le cours du temps et sa sinistre issue. Je ne le crois pas. Je pense que les générations futures, par tâtonnements, par réminiscences, referont les mêmes erreurs que nous. De même que nous ne pouvons inculquer au passé notre savoir, nous ne pouvons non plus le brusquer, l’accélérer. Nous, les surhommes du futur, sommes impuissants face à la force du courant que représentent l’habitude et l’ordre des choses.
Combien a-t-il fallu de décennies de patience et d’obstination à mon grand ami agronome [le nom est biffé à la plume] quand il a tenté d’inculquer l’agroforesterie et la permaculture dans le Croissant fertile ? En voulant apprendre à nos ancêtres une agriculture plus douce et plus responsable, il n’est parvenu qu’à leur inculquer le labour, le brûlis, et l’usage de la houe. Je ne serais pas étonné qu’il ait fini ses jours au fond de l’Euphrate.
Tel grand médecin, voulant apprendre son art aux générations passées, s’est vu privé de ses instruments jugés contre nature et ne parvint que péniblement à réinventer une sorte d’alchimie mal comprise par ses élèves puis dévoyée au cours du temps.
À ce grand penseur, né à mon époque puis parti vivre en Grèce dans les temps reculés, on fit boire la ciguë, et à tel autre, on lui coupa la tête lors de la Révolution. Ceux qui s’en sont peut-être le mieux sorti, ce sont ces jardiniers partis au cœur des grandes forêts primaires bardés de leurs savoirs en botaniques. Ils ont dû prospérer au milieu des bois, formant de petites sociétés pacifiques à l’abri des affres du temps.
Je repense à mon ami Pascal cherchant à reconstruire une calculatrice avec les moyens du bord et qui ne parviendra, hélas, qu’à réaliser une sorte de boulier aux engrenages grossiers.
Quant aux lanceurs d’alertes de la dernière décennie, ils ne feront rien d’autre que passer pour des fous et des prophètes de malheur.
L’espèce humaine est une tragédie. Nous avons un destin et nous ne pouvons en changer même en défiant le temps par d’habiles retours en arrière. Ce qui devait se dérouler se déroulera. Tout ce qu’il nous a été possible de faire, c’est d’éviter de mourir au cours de la dernière catastrophe en nous réfugiant ici ou là, à telle époque, en tel pays.
Si le peuple était plus attentif, il s’apercevrait que mon profil change sur les pièces de monnaie à mon effigie. Que mon profil n’est pas tout à fait le même sur cet écu que sur cette pièce. [Ici, l’auteur a dessiné un autoportrait à la mine de plomb.] On accuse le graveur d’être un bien mauvais frappeur de monnaie ; le pauvre homme n’y est pour rien. J’ai pris la place que j’aie aujourd’hui à mon retour d’Égypte. Je voulais revoir une dernière fois ma femme.
J’arrête. Mes révélations finiront au feu peu après mon assassinat, à moins qu’elles ne disparaissent plus tard, aux siècles d’obscurantisme. Alea jacta est. Inutile de vouloir changer le cours de choses. On ne remonte pas le fleuve du temps à contre courant, ou bien on périt noyé. J’ai choisi de me conformer à ce qu’on attendait de moi, et ce texte est bien le seul aveu de mon origine lointaine. Dans ce temps reculé où je vis à présent depuis quelques décennies, tout manquement aux règles et aux lois est sévèrement puni. Veni, vidi, vici point. Je suis en train de gâcher du papyrus, et mon scribe me réclame. Je m’étais engagé à lui dicter le récit De bello Gallico, que je connais par cœur, ayant eu la chance d’étudier le latin des siècles et des siècles plus tard, quand l’apprentissage ne réclamait pas plus d’effort qu’une bonne nuit de sommeil. [Ce document est signé Caius Ivlivs Caesar, réfugié politique.]

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