dimanche 8 février 2026

Le champignon papivore

 

Le roman — grossi vingt fois aux loupes binoculaires
(photo de l'auteur) 


    Le roman est un champignon papivore. Il est commun, mais demeure le plus vorace de son espèce. Ce ravageur consomme en moyenne 200 000 tonnes de papier par an dans l’Hexagone.

    Le roman s’attaque à la cellulose du papier. Il se propage de gauche à droite sur la page puis retourne à la ligne.

    Quand il est à son stade juvénile, le roman se présente sous la forme d’une moisissure cubique, épaisse et blanchâtre. Avec le temps, il devient jaunâtre et cassant.

    Le roman émet des paragraphes mous et visqueux de cinq à dix centimètres de longueur. Il est possible de les sauter à la lecture ou à la poêle avec du beurre.

    Quand on ne connaît pas un roman, il est conseillé de ne pas se fier à son titre ou à sa couverture. Soumettez quelques pages à votre esprit critique. Si, au bout de cinq à dix minutes, vous ne constatez ni rougeur ni lésion grave sur votre peau, vous pouvez poursuivre votre lecture.

    Prudence, un roman peut provoquer des brûlures oculaires. Il peut se propager de proche en proche. Parlez-en à votre généraliste.

    Un léger dépôt de romans peut se former dans une boîte à livres. Ce phénomène est parfaitement normal. Le roman apprécie les lieux confinés. Il aime l’obscurité et apprécie les vapeurs d’ammoniaque. Rappelons qu’il est important de ventiler les pièces pour se prémunir des romans.

    Le roman ne meurt jamais, il rentre en dormance. Certains spécimens sont d’une longévité surprenante. Des romans datant de l’Antiquité ont été découverts.

    Le roman apprécie les grandes surfaces. Il produit dans ses rayons de larges auréoles qu’on appelle vulgairement têtes de gondoles.

    Les romans s’agglomèrent et s’entremêlent. Quand ils poussent en colonie, il devient difficile de les distinguer. Nous avons alors affaire à un organisme dit indistinct à tendance grégaire. Certains romans peuvent recevoir des prix. Ils sont le plus souvent à la pièce ou au poids.

    Le roman traverse aisément les murs des librairies. Pour s’en débarrasser, nos amis des livres n’auront d’autre choix que l’abatage des cloisons et des cages d’escalier. Malgré ses nuisances, il n’est pas classé parmi les pathogènes, les infectieux ou les toxiques. Cependant, les conditions de développement du roman peuvent causer des troubles bénins tels que vertiges, nausées ou somnolences.

    En principe, un lectorat sain est à l’abri du roman.

    Dans le doute, ne lisez pas de romans ou adressez-vous à un libraire, lequel est souvent de bon conseil.

    Pour se prémunir du roman, le moyen le plus simple est encore d’éviter rentrées et salons littéraires.

    En cas d’ingestion, appelez le numéro d’urgence du centre national du livre (CNL)

    Des spécialistes tentent d’intégrer d’autres formes de champignons papivores moins nuisibles (poésie, théâtre, essais) mais le roman reste encore l’espèce largement dominante.

    Le roman a été déclaré espèce invasive par les membres du CPD (Cercle des poètes disparus).

    Il est conseillé de désherber sa bibliothèque une à deux fois par an afin de laisser de la place à d’autres espèces endémiques en voie d’extinction. La plupart des bibliothèques sont des monocultures de best-sellers favorables au développement du roman. Respectez la bibliodiversité

    À noter : près de cinq milliards de romans naissent chaque année dans le monde. Il appartient à chacun d’entre nous d’en limiter la propagation.

 

dimanche 1 février 2026

Juglans


 

                                            Nuit au sol qu’il noie,    
                                            Oxyde effeuillé.              
                                            Y a-t-il plus sournois       
                                            Engrais ? L’encre y est    
                                            Riche en brou de noix.    

 

 

dimanche 25 janvier 2026

De Sendai à Morella

 

 

En sortant de Sendai, empruntez le sentier
qui s’efface à moitié
quand on arrive aux bois noirs de Yamagata.
Passé les champs, c’est à
Voïvodie, en Poméranie occidentale,
que vous ferez escale.
Rendu en Albanie, au port de Saranda,
depuis la véranda
sur le quai, partez pour Montverdun dans la Loire.
Prenez le temps de boire
un verre à Sükhbaatar, perdu en Mongolie.
Partez pour l’Italie
à via Cal di Prade, en Vénétie. À Prague,
d’un chemin qui zigzague
débouchez sur la plage, à Paget, aux Bermudes.
Naviguez vers le sud.
Arrivé à Pilkuse, un peu après Valga,
coupez par la taïga
et suivez Mauléon, en Nouvelle-Aquitaine.
À gauche, à la fontaine,
c’est Saint-Barthélemy, au Québec. On y voit
de là-haut la Savoie.
Rendez-vous au Ghana, puis direction le Centro
de Montevideo.
Enfin, quand vous serez rendu à Morella,
de la tour Pardella,
vous devriez me voir, en train de vous écrire
ces vers qui font sourire.

dimanche 18 janvier 2026

Logogriphe n°4

 



Sur mes trois pieds je suis en vrac. 
Décapité, je suis un crack.
 
 
 
[Le logogriphe est un poème énigmatique dont il faut trouver le mot par l'évocation de tous les autres mots que celui-ci comporte quand on lui retire une ou plusieurs lettres. Ce jeu littéraire était courant à la fin du dix-huitième siècle et au début du dix-neuvième. Il est ensuite tombé en désuétude, remplacé par la charade. Le logogriphe a son vocabulaire propre : les pieds sont les lettres du mot à trouver ; la tête signifie la première lettre de ce même mot et la queue, la dernière.]
 

dimanche 11 janvier 2026

Agroglyphe

 

Photo prise à Coulans


Les bovins ont creusé de leurs sabots crottés 
ce fossé tout autour d’un grand château de paille. 
Non pour le protéger, mais pour livrer bataille : 
À peine assiégé, le fortin fut boulotté.
 
 


dimanche 4 janvier 2026

Encore enfant, contrerime (II, 12)

 


Encore enfant, quand je priais, 
je rêvais à demi. 
La nuit, je n’avais pas dormi :
le Créateur m’épiait.
  

dimanche 28 décembre 2025

État des lieux

 

 
À Paulbeg, dans le comté de Wicklow,
la route est dépourvue de caniveau.
À Hovezi, dans la région de Zlín,
on se plaint d’un vieux portillon qui couine.
Quelque part dans la valle del Cauca,
on a taillé bien trop court un Yucca.
À Frisange, à hauteur d’Esch-sur-Alzette,
la clôture autoroutière est désuète.
Près de Saint-André-de-Kamouraska,
le passage à niveau ne descend pas,
et à Kasangati-Namugongo,
on a trouvé par terre un sac à dos.
Au Texas, à Houston Saint de Leon,
il faudrait remplacer tous les néons.
Sur la MR5, près de Manzini,
le marquage au sol jaune est défraîchi.
Dumbarton, Australie occidentale,
un panneau n’est plus à la verticale.
Dans le comté de Vastra Gotaland,
le banc est à repeindre en vert-amande.
À Kassi, dans le comté de Voru,
les bas-côtés sont remplis de cailloux.
Dans le district de Quthing, sur l’A4,
il faudra jeter ces débris de plâtre.
Sur la Wood road à Madoc, Ontario,
il faut couper les roseaux du point d’eau.

Si le poète est habitant du monde,
il est partout chez lui, en locataire
soumis à l’état des lieux de la Terre,
quand l’infime et le lointain se confondent.
 
 

Le champignon papivore

  Le roman — grossi vingt fois aux loupes binoculaires (photo de l'auteur)       Le roman est un champignon papivore. Il est commun, m...