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dimanche 1 mars 2026

Le temps de souffler la bougie

 
    

    Depuis combien de temps sommes-nous ici ? Les peintres n’ont pas encore terminé la grande fresque des chevaux et des aurochs. Il a fallu changer trois fois la mèche et la résine des coquillages.
    Le parfum de genévrier qui s’échappe de la bougie fait tourner la tête. Les chants et les percussions aussi. L’écho est terrible au fond de la caverne. La grotte est le poumon de la Terre, mais on y respire mal.
    C’était la première fois que je venais ici. Depuis combien de temps sommes-nous rentrés ? Quel temps fait-il dehors ? Est-ce déjà la nuit ? Fait-il encore jour ?
    Je ne peux pas détacher mon regard du couple de tigres des cavernes peint sur la paroi. Les flammes et les ombres les animent. Ils sont vivants. On les entend rugir. Ce sont les chants des hommes répercutés contre les parois.
    Il y a deux femmes qui broient de l’ocre sur la grande pierre plate. Il y a un adolescent qui souffle de la poudre garance sur sa main pour en laisser le négatif sur la roche.
    L’un des artistes enduit sa paume de charbon. Il va redessiner l’encolure du cheval puis l’estomper de son index.
    Je suis au bord du sommeil.
    Les chants ont cessé.
    Je n’entends plus que le tracé des mains sur la roche. J’entends le plic plic des stalactites. Mon œil se pose sur le grand voile de calcite qui pend comme une étoffe au-dessus de l’entrée.
    Tout est redevenu calme à l’intérieur de la caverne. Ce calme me fait sortir de ma torpeur. Les hommes se regardent, les uns après les autres. Ils font signe de se taire, un doigt en l’air près de l’oreille. La femme essuie son ocre qu’elle range précipitamment dans une petite bourse en peau de renne.

    Que se passe-t-il ? Qu’ont-ils entendu ? Les torches s’allument les unes après les autres. La lumière tamisée disparaît dans un grand sursaut de flammes. On nous fait signe d’avancer plus loin, dans une autre salle, plus petite. Il faut se baisser, il faut ramper pour rentrer dans cette pièce. Ont-ils entendu des ours, des lions ? Non, c’est impossible. Il y avait tout le clan qui montait la garde. Les fauves ne se seraient pas approchés d’ici. Ils ont entendu des pas d’hommes. Mais des pas qui ne sont pas les nôtres, qui ne sonnent pas de la même façon. « Des pas durs », ils disent.
    À l’abri, dans l’anfractuosité, nous avons soufflé nos torches et moi ma bougie. Nuit noire, mais nuit de la terre et nuit de la roche. J’essaye de ne pas trembler. C’est peut-être une fausse alerte. Nous sommes restés tellement longtemps ici. Des pas durs... ce sont peut-être ceux du vieux Grand-Arc. Il a la jambe raide et porte de grosses chaussures cousues en écorces de bouleau. Oui, mais il n’y a qu’un seul Grand-Arc, et nous entendons tout un groupe qui s’approche. La cire de ma bougie coule, j’en reçois sur la cuisse. Je ferme les yeux.
    Je ferme les yeux sur le noir et l’obscurité.
    Nous entendons leurs paroles.
    Nous les entendons, mais nous ne comprenons pas.
    Que disent-ils ?

    « Vous avez devant vous le grand panneau des chevaux réalisés par les artistes du Magdalénien, cette époque de la fin du Paléolithique supérieur. Je vous laisse contempler la pureté de ses traits, la précision du geste et l’épure de ces silhouettes animales.
    Regardez, on croirait vraiment que ces dessins viennent d’être faits !
    Nous ferons ensuite demi-tour, pour nous engager dans la dernière salle. Avant cela, jetez un œil à l’éboulis qui se trouve devant vous et qui condamne l’accès d’une autre salle depuis plus de trente mille ans. Regardez, il y a des stalagmites dessus. Sachez qu’à l’époque de nos artistes, le conduit était libre.
    Je vous laisse imaginer le temps, incalculable, qui s’est déroulé depuis.
»
 

dimanche 14 septembre 2025

Rurex

 

 

    Près de chez moi, il y a l’ancienne ferme de la Guitonnière. On y accède par un long chemin désaffecté où la vie sauvage explose. Arrivé au bout, on s’aperçoit que toute activité humaine a disparu. La grande cour de la ferme est immobile. Pas un cheval, pas un chien, pas un chat, pas même une poule. Un tracteur, au strabisme divergent, se décompose. Des herbes folles bordent ses pneus de petites fleurs jaunes rassemblées en foule curieuse. Les étables s’effondrent les unes après les autres. Elles tombent d’épuisement. Elles meurent de vieillesse. Les fenêtres sont ouvertes à tous les vents. On pourrait lire sur leurs huisseries, comme on lit sur les lèvres : « abandon… abandon...». Une seule silhouette humaine et minuscule : celle d’une femme, dans le creux d’un mur. C’est une statuette de la vierge et de l’enfant Jésus qui, délavé par la pluie, a la douceur immaculée d’un bel haricot blanc.
    Il n’y a plus l’agitation, l’effervescence et le désordre de toute fermette en bonne santé. L’abandon a nettoyé la place. Il y règne un ordre funéraire.
    Les seuls habitants sont des chevreuils. Ils se nourrissent du verger qu’ils entretiennent de leurs incisives qui ont le mordant d’un sécateur. Les portes des granges s’entrouvrent sur des bidons renversés et des jerricans qui fuient. Ça sentira l’homme encore longtemps.
    Quand vous vous trouvez au bout de cette ferme, le chemin s’arrête, il faut faire demi-tour. C’est une presqu’île. On voit tout autour de cet îlot sauvage, une mer de terres agricoles de plusieurs dizaines d’hectares. Les moissonneuses batteuses qui croisent au large n’y accosteront jamais. Pour quoi faire ? Elles préfèrent pêcher ces gros bancs de poissons d’or : ce blé qui se débat sur la berge. La richesse est là, c’est cette terre, les anciennes parcelles de la ferme de la Guitonnière, ce récif, cet écueil au milieu des céréales. Ses bâtiments sont gênants, ils obligent les engins à faire des détours et à manœuvrer tout au bord. L’infrastructure est trop chère à détruire, c’est la seule raison de sa survie.
    Les tracteurs laissent en pâture cette vieille ferme à la faune et à la flore sauvages. Les prunelliers, les sureaux, les fougères et les ronces y poussent en liberté, loin des gyrobroyeurs. La ferme de la Guitonnière est devenue par la force des choses une réserve naturelle, et la meilleure qui soit : celle qu’on ne cherche même plus à protéger, celle qu’on oublie, celle qu’on délaisse.
 
 
 

dimanche 20 avril 2025

Une heure à tuer

 


    — Voilà comment ça s’est passé. C’était hier après-midi, je remontais la grande rue marchande. Je ne faisais rien de précis. Je flânais. Je passais devant les vitrines, les mains dans les poches. Pas assez riche pour rentrer dans les magasins, mais pas assez pauvre non plus pour m’en détourner. J’aime bien marcher en centre-ville. Il y a foule, et pourtant vous êtes seul, complètement seul. C’est comme une sorte d’ennui qui sait se distraire tant qu’il trouve de quoi marcher devant lui.
    — Allez au fait. Que s’est-il passé ?
    — J’en étais là de ma promenade quand une vieille femme descend la rue. Nos regards se croisent. Elle avait l’œil méchant, la bouche amère. Elle me dit comme ça : « Il vous reste une heure à vivre. » Sa phrase terminée, elle était déjà dans mon dos. Je me retourne sur son passage, un peu abasourdi. Une heure à vivre… Une heure à vivre… Qu’est-ce que ça peut lui faire à cette vieille qu’il me reste une heure à vivre ?
    — Et qu’avez-vous fait ?
    — Je me suis dirigé dans un café où j’ai mes habitudes. J’ai commandé, mais le serveur m’a dit : « Excusez-moi, il ne vous reste plus qu’une heure à vivre. Si vous pouviez penser à régler avant… » Je me suis mis en colère. Franchement, il y avait de quoi ! Pour couper court, le serveur m’a conseillé de passer dans une de vos boutiques. Celle qui est en bas de la rue.
    — Et vous n’y êtes pas allé.
    — Non. Il y a toujours de la queue à cette heure et je n’avais plus de temps à perdre.
    — Vous auriez dû appeler le numéro d’urgence.
    — Pour attendre vingt minutes avant d’avoir un conseiller ?
    — Bon, qu’avez-vous fait ensuite ?
    — J’ai payé, j’ai bu mon verre et j’ai fait mon tour, comme si de rien n’était.
    — Et où êtes-vous allé ?
    — J’ai marché sans direction précise. Rentrer chez moi m’aurait pris trop de temps.
    — Sans vouloir être insistant, je pense que vous auriez dû nous contacter.
    — Peut-être. À la place j’ai trouvé un banc dans un parc. À ce moment-là il devait me rester un peu moins d’une minute de sursis. Je me suis assoupi et vous connaissez la suite.
    — Oui, la procédure habituelle. Bon, écoutez, comme c’est la première fois que ça vous arrive, je vous propose de remettre les compteurs à zéro. De votre côté, essayez d’être réglo. J’ai l’impression que vous avez déjà perdu beaucoup de temps. Il va falloir être économe à l’avenir. Avez-vous déjà essayé de vous tenir à un emploi du temps strict ?
    — Oui, mais ça ne dure jamais bien longtemps. Après une semaine, je me remets à flâner.
    — Si vous voulez durer, il va falloir que vous acceptiez d’être un peu plus discipliné.
    — J’ai toujours été comme ça avec le temps, je ne regarde pas à la dépense. Dès que j’ai un moment à moi, hop ! je le laisse filer. Je dois y trouver une sorte de bonheur, de plénitude.
    — Mais vous le savez autant que moi, ça a un prix. Estimez-vous heureux qu’on vous ait remis les pendules à l’heure gratis. Vous allez repartir avec un an d’existence. Soit 8 760 heures. On peut arrondir à 9000 si vous acceptez de travailler pour nous le week-end et les jours fériés.
    — Il y aura des vacances ?
    — Oui, s’il vous reste suffisamment de temps. Dans ce cas, je vous conseille de travailler à la tâche plutôt qu’à l’heure, c’est plus rentable. Travailler à l’heure et moins fatigant, mais vous ne ferez aucune économie.
    — Ah.
    — Vous trouverez dans cette enveloppe votre contrat de travail. Il y a trois mois de préavis. On commence par un contrat à durée déterminée, dans votre cas un an, et, si ça se passe bien, si vous convenez, on passera au contrat à durée indéterminée.
    — Indéterminée ? Comment ça ?
    — Eh bien, sans fin.
    — Sans fin ?
    — À moins que vous ne souhaitiez déjà nous quitter.
    — Non, mais « sans fin »… C’est possible ça ?
    — Oui, c’est ce qu’on appelle l’éternité. Vous seriez en quelque sorte notre salarié pour des siècles et des siècles. Inutile de signer le contrat. Il est déjà effectif. Allez travailler, l’heure tourne.
 
 

dimanche 19 janvier 2025

Nouvel itinéraire

 
 
 

    – Au prochain croisement, tournez à droite.

La voiture fonce tout droit.

    – Au rond-point, prenez la deuxième sortie.

La voiture prend un virage serré et s’engage dans la première sortie.

    – Vous entrez dans une zone de contrôle.

La voiture fait une embardée.

    – Vous venez de quitter l’espace réservé à votre abonnement. Faites demi-tour dès que possible.

La voiture poursuit sa route dans un chemin de terre non carrossable.

    – Le temps qui vous était imparti pour regagner la route est dépassé.

La voiture s’arrête brusquement.

    – Restez tranquille. Une patrouille de police sera bientôt sur place. Voulez-vous écouter un morceau de…

Une détonation retentit. Le chauffard sort de sa voiture par la vitre avant gauche qu’il vient de fracturer.

    – Une somme de dix-mille crédits vient d’être débitée de votre compte pour bris de glace et non respect des règles de sécurité.

L’homme s’enfuit à travers champs.

Il jette sa montre.

    – Vous venez de retirer votre bracelet de santé. Vous ne serez plus couvert en cas d’accident. Une alerte vient d’être envoyée à votre mutuelle.

Cela fait deux heures que l’homme marche dans la rase campagne.

Au bord d’un chemin, il s’assoit et sort de son sac un ordinateur portable.

    – J’ai pris la voiture très tôt ce matin et j’ai roulé en essayant de les semer. J’ai laissé la bagnole derrière moi. Je crois avoir trouvé le [donnée indisponible] préviens [contact inconnu] et viens me retrouver à cette adresse [données GPS erronées] Je t’attends. Tu trouveras toutes les informations nécessaires en suivant ce lien.




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dimanche 3 novembre 2024

Mystère à vendre

      
    Dans la rue passante, un homme sandwich portait sur ses épaules l’affiche suivante :

Nouvel arrivage de sambuques
Découvrez le séidisme
et les vertus de la ribote

    Nous marchions en sens opposé ; moi, vers la grande place, lui vers les boulevards. J’avais lu en diagonale son annonce, tracée en grosses lettres bleues. Sans le vouloir, les mots "sambuques", "séidisme" et "ribote" me trottaient dans la tête. Qu’étaient-ce que ces sambuques, ce séidisme et cette ribote ? Je restais sourd au bruit ambiant de la foule. J’étais aveugle aux autres sollicitations publicitaires.

    Je ne pensais qu’à la sambuque, au séidisme et à la ribote.

    Pourquoi étais-je obsédé par ces mots ? Je n’en connaissais pas la signification, mais ils me semblaient familiers. J’avais dû les lire ailleurs ; peut-être dans un roman, ou bien dans une revue. Leur sonorité ne m’était pas tout à fait étrangère.

    "La sambuque, ça doit être une essence tropicale de plante capable de synthétiser je ne sais quelle molécule dont la phytothérapie fait grand cas. Quant au séidisme, c’est à tous les coups une nouvelle branche du développement personnel. Pour ce qui est de la ribote… la ribote… Un plat en sauce ? Non. Tout ça n’a aucun sens. Pourquoi cette annonce ? Pourquoi ce charabia ? D’habitude, la publicité est d’une bêtise abyssale et aujourd’hui, on me propose de la sambuque, des stages de séidisme et de la ribote..."

    Je fis demi-tour, bien décidé à retrouver ce charlatan pour connaître le fin mot de cette histoire. Je pris la foule à contre-sens, cherchant des yeux mon homme-sandwich en répétant, mâchoire serrée, le mot "sambuque" comme on rumine un juron.

    Arrivé aux boulevards, j’aperçus mon homme, adossé au mur. Il avait posé à côté de lui sa grande pancarte et buvait de l’eau à sa gourde. Je m’approchai pour lire une seconde fois le slogan publicitaire. J’espérais l’avoir mal lu. Après tout, ces mots étranges, je les avais peut-être inventés.
    Non. Il était toujours question de sambuque, de séidisme et de ribote. L’homme sandwich but une dernière gorgée, s’essuya la bouche d’un revers de la main et me lança :

– Alors ? Intéressé ?

– Par quoi ? Je ne comprends rien à votre affiche.

– Si vous ne l’aviez pas comprise, vous ne seriez pas venu me voir. Vous vous intéressez à la ribote ? me dit-il en clignant de l’œil.

– Qu’est-ce qu’une ribote ?

– Ah ! Je vois... monsieur préfère peut-être parler du séidisme.

– Oui, ou bien de la sambuque. Je ne sais pas non plus ce que c’est.

– C’est vrai qu’on n’en voit plus beaucoup de nos jours. Elles sont à vendre, mais je n’ai pas d’exemplaire de démonstration à vous montrer. Je porte déjà beaucoup de choses sur mes épaules. Je me contente de faire de la réclame. Il faut d’ailleurs que j’y retourne, ma pause est terminée. Bonne journée.

    Il repartit, affublé de sa grande affiche. Il était déjà loin quand, les mains en porte-voix, je lui criai : "Où peut-on les acheter vos choses ? Pour qui travaillez-vous ?" Il se retourna et fit un geste assez vague d’un air un peu amusé qui signifiait "ici ou là" puis disparut dans la foule.

    De retour chez moi, je fis des recherches. Ces mots avaient bien un sens, mais la publicité n’en avait aucun. Même en connaissant la définition de sambuque, de séidisme et de ribote, la phrase de l’annonce ne voulait rien dire.

    Évidemment, pas un seul magasin, pas un seul revendeur, pas une seule boutique ne vendait de la sambuque, des cours de séidisme ou même de la ribote.

    Le mystère s’épaississait.

    Je passai une nuit épouvantable, retournant et retournant sans arrêt le problème dans tous les sens. Près de mon lit, j’avais ouvert une douzaine d’usuels – dictionnaires, encyclopédies et traités sur l’histoire de la langue – pour essayer de trouver le lien qui unirait ces trois mots. Après des heures de recherche, je n’étais pas plus avancé.

    J’étais au désespoir.

    Je ne voyais plus qu’une seule solution pour me libérer de ce problème insoluble.

    Le lendemain, je ressortis pour remonter la rue, des grands boulevards jusqu’à la place, en arborant une grande enseigne où j’avais écrit ces mots :



lundi 29 juillet 2024

La Vigilance


        C’est un tableau changeant. Une toile de petit-maître à la perspective trompeuse. J’éprouve une sensation de vitesse, tout en restant parfaitement immobile. Rien de vivant dans cette jungle éteinte, à part ces yeux blancs si près du sol et qui n’ont rien d’animal.

        Je descends et je m’élève sans effort dans un paysage de gris, de blanc et de vert profond. Des détails d’épaisseur touffue grossissent et disparaissent latéralement, coupés en deux par des vertèbres qui serpentent à mes pieds.

        Un bruit continu, pas tout à fait un ronronnement, pas tout à fait une vibration, assourdit des sonorités nocturnes.

        Ma tête est fixe, et je bouge à peine. La distance passe et repasse dans un tapis de brume.

        La peinture est encore fraîche, elle coule vers l’extérieur de la toile, c’est-à-dire en bas, en haut, à droite et à gauche, sans prendre en compte l’attraction terrestre.

        Aucun musée n’a dans ses collections un tableau d’aussi grande dimension. Le cadre est gigantesque. Il est aussi grand que mon champ de vision. Un champ de vision dans lequel on cultiverait des hautes herbes à toute vitesse.

        Quel voyageur, quel mourant, quel nouveau-né pourrait traverser un décor aussi terrible ? Les abysses sont plus lumineux.

        Je ne peux pas quitter des yeux cette toile. Je ne dois pas la quitter du regard. Elle m’engage. Je n’en suis pas seulement le spectateur. J’en suis aussi l’acteur. Je joue dedans. J’y ai un rôle.

        Je me raidis.

        Je dois me ressaisir.

        Surtout, rester vigilant.

        Je mets la radio à tâtons et replace ma main sur le volant.

        Le tableau a changé. Parfaitement figuratif. Je reconnais les lieux. Mon tableau de bord apparaît. Dans quelques dizaines de minutes, j’arriverai au bout de cette toile, tout au fond, à l’arrière-plan.


        S’il y avait un livre d’or quelque part dans cette galerie d’art mouvante, j’aurais écrit sur l’une des pages : « Le conducteur n’a pas somnolé. Ce sont les routes nocturnes qui cauchemardent. Belle exposition. »

 

lundi 27 novembre 2023

Artéfact


         Elle se réveille en sursaut. Il ne fait ni vraiment jour ni vraiment nuit. Sa chambre est plongée dans une pénombre anormale. D’où vient cette lumière grise qui l’éclaire à demi ? Elle ne provient ni de sa chandelle, ni du soleil ou de la lune. Quelque chose ne va pas. Elle s’en aperçoit tout de suite. Il y a bien ses tentures aux murs, ses meubles, ses fauteuils, elle se sait chez elle mais tous ses repères ont changé de place. Quelle heure est-il ? Elle n’en sait rien. Elle a dormi, mais elle se sent encore fatiguée. Elle se redresse sur son lit. Sur sa table de chevet se trouvent un verre, sa carafe en cristal et son pince-nez. Elle remarque qu’on les a déplacés et que la poussière a été faite. Quand ? Hier ? Ça  l’étonnerait. Elle n’en a pas souvenir. Ses draps, ses rideaux et ses tapis n’ont plus la même allure. Ils sont sans un pli et parfaitement repassés. Elle, la propriétaire du château, ne se sent plus chez elle. En sortant de son lit, elle ne trouve pas ses pantoufles de vair et sa robe de chambre n’est plus là, jetée sur la coiffeuse. L’hostilité de la pièce la gagne, l’oppresse. Quel est ce cordon doré qui traverse la pièce ? Qui l’a mis là ? Sa chambre a changé. « Y a-t-il quelqu’un dans le château ? se demande-t-elle, je ne me sens pas bien du tout.»  Elle veut appeler son majordome. Impossible. Sa  gorge reste muette. Cette extinction de voix soudaine l’effraie. Elle quitte la pièce à toute jambe en contournant le cordon doré. Elle espère trouver dans le couloir attenant à sa chambre un décor familier, rassurant, bien à elle et intact.

       Elle soupire d’aise en constatant que, sur les murs, les appliques en bronze portent bien leur flamme de verre et que, dans la cage d’escalier, les portraits de ses ancêtres sont toujours en bonne place. Elle descend les marches, sa main blanche et livide sur la rambarde, et se retrouve dans le vestibule. Jusqu’ici, tout va bien. Elle ne pense qu’à retrouver son salon, son fume-cigarette et, à défaut de dormir, rêver dans son fauteuil voltaire. Voilà qui la remettrait de ses émotions. Enfin, elle ouvre les larges portes vitrées du living. C’est du moins ce qu’elle croit faire. En réalité, elle les traverse. Oui, elle passe à travers. Ses mains, ses poignets, son pied droit, ses coudes, son visage entier, son corps et enfin son pied gauche traversent les petits carreaux colorés des battants de la porte, exactement comme on traverse le rideau d’une cascade.

         Justement, ce qu’elle découvre dans son salon lui fait l’effet d’une douche froide. Elle ne reconnaît que les dimensions de la pièce, le reste s’est métamorphosé. Que sont ces objets sombres qui la fixent, là, dans les coins, de leur œil tantôt rouge, tantôt noir ? Que fait au centre, posée sur ses trois pieds, cette créature immobile et terrifiante ? Sur le sol, des briques luisantes, couvertes d’antennes étranges et grosses comme ces insectes qu’on rapportait des Indes, grésillent horriblement. Quelle horrible farce on lui a fait ! Sur son guéridon, des pierres précieuses qu’elle n’a jamais possédées brillent et resplendissent d’une lumière anormale, d’une lueur qu’on pourrait qualifier de contre-nature. Juste à côté, sur la tablette d’un secrétaire est posé un tableau, mais encadré d’une telle manière que la vitre, entièrement noire et opaque, occulte la peinture.

      Elle sursaute. Un sifflement strident, comme sorti d’une machine à vapeur en surchauffe, retentit ; et des sons, ou plutôt des cris, aigus, terribles, lui vrillent les tympans. « Il faut que le diable lui-même se soit emparé de mon château ! »

     Allongé par terre, un homme se lève en sursaut. « Dieu tout puissant… » souffle-t-elle, et elle sort de la pièce comme elle était rentrée, pâle et fébrile.


    La veille, une voiture s’était garée devant les marches du château. Un homme assez jeune en était sorti. Le majordome était venu l’accueillir pour l’aider à porter toutes ses affaires jusqu’au salon. Sur le trajet, il lui raconta la longue histoire du château. « Vous serez très bien dans ce salon pour y passer la nuit. Les chambres sont vides et les lits sont faits mais, vous comprenez, elles ont été aménagées en musée. Personne ne peut y dormir. Tout doit rester tel quel. » L’homme sortit son matelas de camping et son sac de couchage, qu’il étendit sur le sol du salon, en assurant au majordome qu’il serait très bien ici. Il déballa le contenu de ses valises, de ses boîtes et de ses étuis. C’était tout un attirail étrange de machines hétéroclites : des appareils bizarres, des écrans et des panneaux de contrôle, diverses consoles, des télécommandes, des appareils photos et des caméras. D’un œil amusé, le majordome regardait son hôte allumer ses gadgets et ses outils électroniques qu’il répartissait un peu partout dans la pièce, en lui parlant de l’ancienne maîtresse du château. « Elle est morte dans sa chambre, en pleine nuit. » lui dit-il. L’homme se redressa :

—     Je suis sûr que j’arriverai ce soir à rentrer en contact avec madame la châtelaine. Cette spirit box que vous voyez là, et ces appareils sensibles aux moindres variations électromagnétiques, aux plus petits déplacements d’air, retentiront s’ils captent une anomalie. Et pendant mon sommeil, ces caméras infrarouges filmeront la pièce. J’espère obtenir des résultats.

—     Je vous le souhaite, monsieur le chasseur de fantômes…


dimanche 1 octobre 2023

Indésirable





    Il ne se souvenait plus depuis combien de temps il recevait ce type de mail. Deux ans ? Trois ans ? Où avait-il laissé son adresse électronique pour être à ce point harcelé ? Il recevait quotidiennement des mails aux objets racoleurs :

    « Matthieu plus que quelques jours pour profiter de notre offre. »

    « Matthieu, ne laissez pas passer cette occasion ! »

    « Matthieu, ce produit est fait pour vous. »

    « Joyeux anniversaire, Matthieu ! Souscrivez rapidement à notre abonnement pour recevoir une remise exceptionnelle. »

    Au début, il s’était contenté de les supprimer, un par un et au fur et à mesure qu’il les recevait, en se jurant bien de ne jamais les lire. Sa corbeille se remplissait de centaines de mails non lus et le chiffre grossissait de semaine en semaine.

    Comme des fourmis qu’on écrase du bout des doigts, il cochait frénétiquement les mails à supprimer. C’était comme se gratter quand ça démange, il en retirait une sorte de plaisir douloureux.

    Au bout d’un moment, las de désherber ces pourriels, qui arrivaient toujours en quantité, il finit par se résoudre à cliquer sur l’onglet de sa messagerie « considérer ce mail en tant que spam ». « J’aurais dû le faire plus tôt, se dit-il. On croit que l’expéditeur va se lasser avant nous, mais c’est une erreur. Sa grande force, c’est qu’il n’abandonne jamais. »

    Il devait parfois ouvrir ses indésirables pour retrouver un billet de train ou un mail important qui s’était glissé là par erreur, il retrouvait alors tous ces spams qui l’attendaient là, sournois. « C’est à croire qu’ils capturent mes mails pour me tendre un piège » songeait Matthieu qui cédait sur le coup à un accès de paranoïa. Quand il avait enfin remis la main sur le courrier important, il refermait ces oubliettes virtuelles, et n’y pensait plus ; jusqu’au prochain mail égaré.


    Un matin, Matthieu partit faire une course à vélo jusqu’au bourg voisin. Sur la route de campagne, il vit défiler plusieurs panneaux de chantier affichant «Attention, chasse en cours.» Matthieu les dépassa en filant à toute vitesse dans une descente. « Ce serait plutôt aux chasseurs de faire attention… »

    Un coup de feu retentit.

    Il tomba de son vélo.

    Une douleur immense le submergea.


***


— En quoi puis-je vous être utile, madame ?

— Je viens vous voir, car mon compagnon a été victime d’un accident de chasse. Je voudrais porter plainte.

— Je vois. Puis-je vous demander son identifiant et son mot de passe pour accéder à sa messagerie ?

— Pardon ?

— J’ai besoin de ses identifiants. C’est comme ça, c’est la procédure habituelle.

— Écoutez, vous me surprenez beaucoup… Je dois les avoir en mémoire sur mon téléphone, mais je ne pensais pas que c’était nécessaire… Bon… Ils sont juste là, tenez.

— Je vous remercie. Alors, voyons voir… Oui, c’est bien ce que je pensais.

— Quoi ? Qu’avez-vous trouvé ?

— Si vous me permettez, votre mari était très imprudent. Il ne lisait pas ces mails…

— Je vous demande pardon ?

L’écran d’ordinateur pivota.

— Regardez, plus de cinq-cents mails non lus. Vous trouvez ça normal ?

— Je ne vous suis pas, monsieur.

— Lisez un peu. « Matthieu, profitez de notre offre de protection intégrale. » « Matthieu, ne vous laissez plus surprendre. » « Matthieu, restez connecté au monde réel. » On ne peut quand même pas les lire à sa place, non ?

— Mais enfin… C’est de la pub… Pourquoi me lisez-vous ces messages ?

— Pour vous signifier ceci : votre compagnon vit dangereusement.

— Mon compagnon portait un casque réglementaire, un gilet jaune et ses lumières étaient allumées. Sur la route, il était extrêmement prudent.

— D’accord, mais vous savez comme moi que de nos jours, ces protections rudimentaires ne suffisent plus. Si votre compagnon avait souscrit une protection, même minimale, il aurait été au courant qu’une chasse avait lieu sur un tronçon de la route et alors on l’aurait invité à prendre un autre chemin. Je suis persuadé qu’il a dû voir ces panneaux sur la route « Attention, chasse en cours ». S’il avait souscrit un abonnement, sa présence aurait été signalée aux chasseurs. Sans protection, votre compagnon était aussi imprévisible qu’une bête sauvage, vous comprenez ? On ne peut plus vivre tout seul dans son coin. Il faut penser aux autres, et tout le monde est gagnant.

— Monsieur, je viens porter plainte contre le chasseur qui a tiré sur mon compagnon. Le reste ne m’intéresse pas.

— Madame, j’aimerais vous rappeler que sans ce chasseur, votre compagnon serait toujours inconscient dans un fossé, ou bien pire. Ce chasseur a eu la bonne réaction, il a immédiatement contacté les services en ligne.

— Écoutez, je crois que nous ne nous comprenons pas. Je vais faire appel à l’un ou l’une de vos collègues. Le temps presse et mon compagnon est à l’hôpital. Il faut que j’aille le voir rapidement.

— Je comprends. J’aimerais quand même vous demander une dernière chose. Ça ne vous prendra que quelques minutes.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un questionnaire de satisfaction.


dimanche 20 août 2023

Pour aller vite

  
Coulée d'un animal


  Au tout début, je courais d’un buisson à l’autre au milieu des forêts. Une traînée d’empreintes entre les herbes, toujours fourrée sous les pattes des animaux sauvages. Je passais et repassais dans la broussaille à grands coups de cavalcades et de petits sauts, j’étais pareille à la mue que les serpents laissent derrière eux : longue, ondulée. Seules les allées et venues me donnaient un peu d’allure. Plus on m’empruntait, plus mon caractère se forgeait. Sans corps, sans tête, j’étais ce creux dans le paysage, une rigole de pierres plates et de terre.

    À cette époque, j’étais si tendre qu’un rien marquait ma mémoire d’argile mais, rapidement, les quelques mètres d’herbe foulée ne me suffirent plus. Je pris goût aux voyages. Lors des transhumances, je me donnais l’air de savoir où j’allais en suivant les troupeaux. Fuyant soit la glace, soit le trop chaud. Pareille aux bêtes, j’étais farouche, toujours sur mes gardes, ma glaise collant à leurs sabots. Le reste du temps, je prenais ma source depuis un terrier, coulais le long d’un val à sec et venais mourir tout en haut d’un col, où paissaient les grands herbivores. Je tenais ferme au passage de la faune. Quand les ruminants allaient boire, j’encerclais les mares et les étangs. Il m’arrivait aussi de renaître ailleurs, là où les prédateurs rôdaient avant de partir en chasse.

    Il n’y avait alors ni champs, ni clôtures. L’homme descendait à peine des arbres. Ses premiers pas se mêlaient à ceux des grands singes. Nous ne nous étions pas encore croisés. Il apprenait tout juste à marcher que je caracolais déjà dans les bois. Il a fallu qu’il poursuive mes troupeaux pour qu’on noue connaissance. Ses pieds me dessinèrent en écrasant les herbes hautes. Plus il passait, plus j’apparaissais, couverte de terre et bosselée. En échange, je modelais sa voûte plantaire aux gros cailloux de mes vertèbres. J’aimais ses pieds couverts de corne et sa démarche de bipède. Bientôt, il allait devenir mon seul compagnon. Il avait de la distinction. Son sens raisonné de l’orientation me subjuguait. Lui seul enfilait des chaussons de fourrure pour parcourir des distances incroyables. J’étais sous son charme.

    Nous cheminions de plus en plus loin et contrairement à tous les autres animaux, l’homme ne laissait jamais les mêmes traces. Il aimait beaucoup me surprendre. Ses empreintes cédèrent le pas aux lignes parallèles et continues qui allaient décider de toute ma vie : il avait inventé la roue. Elle allait creuser le sillon de mes premières ornières. Je n’en revenais pas. Une nouvelle vie commençait.

    Nous faisions tout ensemble. Il avait l’art du raccourci, sculptant le paysage par d’adroites lignes géométriques. J’aimais ça. Il était aventureux, rien ne l’arrêtait, des déserts du sud aux neiges du nord, il me faisait voyager. Je le suivais partout, je m’effaçais derrière lui, nous luttions tous les deux pour ne pas disparaître dans les grands espaces. Je m’accrochais ventre à terre aux sols les plus hostiles. L’hiver, même sous la neige, je n’hibernais plus. Je me couvrais d’un pelage de boue gelée jusqu’au printemps. À la belle saison, je ne m’enherbais plus. Quand il faisait soleil, je laissais dorer les cailloux ronds de ma peau.

    Bientôt, je me couvris de pavés. L’homme avait besoin de moi pour édifier ses villes et ses villages. Je devais les relier. Pour ça, il voulait que je sois forte et courageuse. Une fois mon tracé bien en place, j’accompagnais les hommes au quotidien. On immortalisa mes sauts au-dessus des fleuves par des ponts de bois, puis de pierre. Les animaux sauvages m’évitaient, ou passaient rapidement sur mon dos pelé. En coupant la nature à grands traits, je me coupais d’elle. Nous n’avions plus rien à nous dire. Je n’avais pas été la seule à suivre aveuglément les hommes. Les chevaux, les bœufs et tant d’autres s’étaient rangés de leur côté. Nous ne pouvions pas rester éternellement dans les bois, à suivre le mouvement hasardeux des hordes sauvages.

    Je faisais des progrès. Comme j’avais bonne mémoire, j’étais de bon conseil : on finissait toujours par revenir sur mes pas. Au début, l’homme savait dans quelle direction aller, je le suivais comme son ombre. Les rôles se sont inversés, il a fini par me suivre sans se poser de question. Quand il faisait la guerre, je m’agrandissais pour laisser passer ses troupes et ses engins. Je ne prenais pas parti, mon tracé servait les deux camps. Je rayonnais, passant sur des aqueducs, traversant toute l’Europe et au-delà. On me fit même des bornes et des relais de poste. On décréta que j’étais commerciale à tel endroit, à tel autre sacrée ou royale, cela dépendait des peuples et du cours de l’Histoire.

    L’homme fit mon portrait sur d’immenses cartes. Les traits fins de mon visage occupaient tout le territoire. Mon regard pétillait dans les villes que je cerclais de noir. Dans des drapés de champs et de collines, j’étais resplendissante. Sur les tables d’état-major, on me montrait du doigt en rêvant de conquêtes.

    En même temps que mon corps s’aplanissait pour porter sans cahots calèches et carrosses, on me recouvrit de gros pavés de grès bien fort, de pierraille et de sable doux. On prenait goût au confort et aux commodités du voyage. Mais je restais aventureuse : à mon corps défendant, bandits et pillards pullulaient sur le bas-côté. J’avais du caractère, beaucoup de montées, de descentes et de virages en épingle. Si j’aimais parfois laisser flotter ma traîne de poussière derrière la charrette d’un paysan, j’aimais aussi faire battre mon cœur au trot continu des cavaliers. La vitesse me gagnait. D’un côté, je menais avec lenteur les pèlerins à destination ; d’un autre, j’excitais les diligences qui passaient en trombe. Je n’aimais rien tant que le bruit des essieux de bois, le galop et la bride abattue.

    Comme dans toutes les grandes civilisations, on m’apprit l’hygiène et la propreté. Je m’entourais de caniveaux, d’égouts et de trottoirs bien nets. Les jours de forte pluie, je prenais figure humaine en reflétant dans les flaques le reflet des hommes et de leurs engins. Des engins de plus en plus lourds, de plus en plus rapides. Je trouvais cela grisant. Ma vie prenait un tournant. Pour rien au monde je n’aurais changé de voie. Dans la terre de mes remblais, mes états d’âmes se mêlaient à la voirie des premières canalisations. Mes veines charriaient les eaux usées.

    À force de rivaliser avec les cours d’eau, les rivières et les fleuves, je devins rapidement plus grande que ces chemins qui marchent tout seuls. Ma victoire signa la fin du transport fluvial : la plupart des bateaux se changèrent en voiture. J’entrais dans les villes en tenant le haut du pavé.

    Il y eut des guerres, et d’autres guerres encore. À chaque combat je me multipliais, passant dans le moindre village, le plus petit hameau. J’étais essentielle aux manœuvres des hommes. Pour eux, on peut dire que j’ai mordu la poussière. Comme un soldat, on me décora de médailles, on baptisa mes tronçons du nom de leurs batailles, on fit courir des rubans de pierre sur ma poitrine.

    J’étais tout pour lui, mais l’homme me fut infidèle. Un autre chemin, celui-là de fer, allait me doubler. Depuis ses rails où circulaient des wagons, qu’il baptisa « voiture » pour me narguer, il me poussa sur le côté, derrière ses hauts talus. On se partagea à l’amiable le territoire : je desservais ses gares, il me désengorgeait. J’étais à cette époque en pleine réfection. Je devais à tout prix me réinventer pour rester dans la course. En grisonnant, j’allais prendre de la vitesse. Les générations de cantonniers qui s’étaient occupées de moi, me remblayant, me déblayant, furent peu à peu remplacées par des excavatrices, des bétonnières, des niveleuses, des rouleaux compresseurs et des goudronneuses. Les balayeurs devinrent des balayeuses.

    Je tressais aux abords des grandes villes des échangeurs qui allaient toujours par quatre chemins. Ma vie allait en se ramifiant. J’arrondissais les angles en de beaux virages et, même comprimée sous l’asphalte, je bombais fièrement le torse pour faire ruisseler l’eau des pluies. J’étais, vue du ciel, les veines bleu-pétrole du monde. J’avais transformé tous les paysages, coupant les forêts, sautant les fleuves et les rivières, serpentant sur les montagnes avant de les percer par d’immenses tunnels. Mon réseau d’artères alimentait le cœur des mégapoles. Même les déserts se peuplaient sur mon passage. J’enserrais l’univers de mes tentacules rigides. Je le tenais dans ma main. Je n’étais rien sans les hommes, je voulais croire que la réciproque était vraie. Et je me trompais.

    Les marquages au sol et les lignes blanches furent les premiers signes de ma vieillesse. La prudence devint ma nouvelle obsession. Forte de siècles d’expérience, j’allais dispenser ma sagesse aux hommes. L’âge venant, je ne supportais plus la vision de la mort. Il me fallait avancer prudemment, d’un avertisseur à l’autre. Les véhicules me faisaient peur. Je les freinais, redoutant qu’ils n’aillent me casser quelque chose. Ils étaient de plus en plus nombreux et turbulents. Comme autant de rides, d’autres voies, minces et nombreuses, sillonnaient mon corps. J’avais beau multiplier les lignes de dissuasion et les garde-fous, les voitures allaient encore trop vite à mon goût. Si vite que je les sentais à peine passer sur mon dos, comme un frisson. Elles dépassaient les bornes. J’avais toujours, heureusement, des centaines de kilomètres d’avance sur elles.

    D’habitude sage et immobile, j’allais me cabrer. Je ne supportais plus ma vie qui devenait franchement routinière. Je n’avançais plus. On rechignait même à me maintenir en état : je coûtais trop cher. C’en était trop. Les hommes avaient les yeux ailleurs. Ils finirent par préférer d’autres canaux, plus jeunes et plus beaux. Ces voies-là avaient l’avantage d’être invisibles. Il y avait celles de l’air et de l’espace que j’avais déjà rencontrées, mais une nouvelle vint au monde : celle de l’informatique. Elle ne cessait de s’améliorer, passant à la fois dans le sol, sur la terre, sous la mer et dans les airs. Virtuelle, omniprésente, instantanée, elle avait maintenant toute l’attention des hommes. J’eus bientôt honte de mes proportions grossières, trop larges et maladroites. Face à ce nouveau flux de la taille d’un cheveu, mais fort et abondant comme un torrent, je ne pouvais plus résister. Il devint à son tour une route aux circulations incessantes et simultanées. Je n’avais plus la force d’autrefois pour me rebeller, je ne parvins qu’à me crisper dans les centres-villes où mon front se couvrait de dos d’âne. Incapable de me dominer, je finissais par bouchonner aux heures de pointe. J’étais inconstante et hypocondriaque, me mettant en travaux pour un rien. À d’innombrables feux tricolores, je reprenais mon souffle.

    Pour assurer ma fin de vie, je devins pingre et fis monnayer le moindre de mes services. Les hommes allaient devoir payer pour circuler, pour stationner, pour tout. Je ne me laissais pas faire. Je n’avais plus peur de tourner chèvre dans d’impossibles ronds-points. Pour la première fois de ma vie, il m’arrivait de me perdre dans mes propres labyrinthes de voies sans issue et de sens interdits.

    Voilà que depuis quelques jours c’est la panne sèche. L’homme et moi, comme un vieux couple, nous n’avons plus d’énergie. Tous deux épuisés, sans ressources. Plus rien ne roule. Mes stations sont hors service. On ne m’emprunte plus. Je me sens abandonnée. Quelques camions passent encore sur le dos de ma main tremblotante, et de temps à autres des voitures, de plus en plus rares, silencieuses et discrètes. Je n’ai plus l’ouïe aussi fine qu’avant depuis que mes bandes d’alertes sonores ont disparu, mais cela fait bien longtemps que je n’ai plus entendu un klaxon. Ma vue baisse, mes radars sont aveugles. Certaines frontières sont bouchées. Je ne vois plus au-delà. Je me barricade, j’installe des barrages et des douanes un peu partout. Comme je ne vais plus aussi loin qu’avant, je me contente des ragots entendus lors des contrôles routiers. Je passe le plus clair de mon temps sur des aires de repos où, pour m’occuper, j’élève des nids de poule. Quand ça ne va vraiment plus, je me recroqueville sur une zone d’arrêt d’urgence.

    Quelle déroute. Dans les déserts, mes souvenirs s’ensablent. Mes artères se bouchent dans les forêts et, sur les montagnes, je m’essouffle. Je vais dans tous les sens, coupée à gauche et à droite par la végétation. Je me sens retomber à l’état de nature, vivotant dans les villes où on m’emprunte encore un peu. J’assiste impuissante aux râles des moteurs en fin de vie, au dernier souffle des pots d’échappements.

    Heureusement, je reçois la visite de ma progéniture, ces petits chemins qui me soutiennent dans mes derniers mètres.

    Sans eux, j’irais dans le décor.

    Bien plus humbles que moi, je les vois guider des mulots, des fourmis et des crapauds.

    Ils sont nés de mes lézardes, je me suis décidée à leur céder le passage.

    Qu’ils aillent, à leur tour, loin des sentiers battus.


Une route à Centralia

mardi 14 mars 2023

La Dernière volonté d'Isidore Ducasse

Portrait d'Isidore Ducasse par Jean-Christophe Lerouge



« Je viens juste d'y penser, fit-il. Qu'adviendra-t-il de nous quand
les derniers exemplaires de nos livres seront détruits ? »
L'air tourbillonna.
« N'en parlez pas ! »

Ray Bradbury, « Les Bannis », in L'Homme illustré



    Tandis que je bourrais de tabac mon brûle-gueule, on fit entrer dans notre cercle un jeune homme brun et nerveux. Il ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans. On le fit asseoir dans un fauteuil de velours rouge au milieu de l'estrade. Mes confrères et moi-même le regardions du coin de l’œil tandis que le président de l'assemblée, qui n'avait pas encore daigné lui jeter un regard, sortait de sa serviette en cuir des documents en désordre et des monceaux de papiers qu'il jetait en pagaille sur la grande table de l'hémicycle. Nous l'appelions « le marquis » en mémoire du titre nobiliaire qu'il portait du temps de son vivant. Chacun se trouvait à sa place, les mains bien mises en évidence. Elles étaient propres, les ongles faits. Tous, nous avions la face glabre et le teint impeccable des morts fraîchement toilettés à la poudre de riz. Le guignon n'écornait plus nos visages et nos chevelures, jadis longues et assorties aux couleurs les plus invraisemblables de nos gilets, demeuraient blanches et courtes. Plus rien ne rappelait les extravagances de nos années de misère glorieuse. L'hémicycle était bondé, du centre où se trouvait seul le nouveau venu sous le feu des regards, jusqu'en haut où les moins notoires d'entre nous, c'est-à-dire les sommités d'autrefois, disparaissaient à perte de vue dans la perspective évasée de l'amphithéâtre. Ces spectres lointains, nos aïeuls, se tenaient debout, la nuque raide, pour voir en contre-bas le marquis, qui leur présentait son buste obscène et large, ainsi que le jeune homme, qui avait pris place sur l'estrade.

    Se tenait en face de moi M. de Lamartine, la figure auguste et longue, flanquée de favoris blanchis par ses années de politique. La douceur et l'affliction se lisaient dans le dessin de ses paupières délicates mais la respectabilité hautaine brillait dans ses yeux. A côté de lui se trouvait M. de Musset, horriblement emmailloté dans un complet noir qui faisait ressortir la pâleur blanchâtre de son visage de poète vieilli prématurément par les succès en tous genres et l'alcoolisme. Suivait Gérard de Nerval dont la cravate, misérablement nouée sous le menton, les moustaches et les épaules tombantes nous cachaient l'être le plus sublime au monde rêvant continuellement à quelque noirceur ésotérique et légendaire. Son grand front rappelait celui non moins grand et génial de mon voisin, Edgar Poe. Ce dernier avait les yeux cavés d'un homme qui se fatigua durant trente ans à élever la logique jusqu'à la folie, puis la folie elle-même à celui d'un art méticuleux et rare. C'est ainsi qu'après des existences entières passées à explorer les secrets de la conscience humaine, nous arrivâmes les uns après les autres, mort après mort, à présider dans ces limbes de la littérature. Seul le marquis se détachait de nous par son allure grasse et importante ; il venait enfin de sortir ce qu'il cherchait : un livre, que nous connaissions ici pour être un chef d’œuvre méconnu. Il rompit le silence par une formule cérémonieuse.

    – Messieurs, dit-il en se tournant vers nous, Madame, en saluant au loin Marceline Desbordes-Valmore, seule poétesse de l'assemblée qui fût dotée d'une âme d'élite, je vous demande de bien vouloir accueillir parmi nous ce jeune homme, M. Isidore Lucien Ducasse.

    Chacun s'inclina poliment devant le nouveau venu. Il croisait les jambes élégamment et son port de tête, qui pouvait paraître arrogant à la façon qu'il avait de toiser l'assemblée, me plut immédiatement. Il avait tout d'un dandy – la mise et le maintien. Cependant, le col amidonné de sa chemise semblait fort le déranger car il le tournait dans un sens puis dans l'autre.

    – Nous nous réunissons en ce jour pour traiter du sort que nous ferons à l’œuvre de notre invité – le marquis ajusta son pince-nez – Isidore Lucien Ducasse, né à Montevideo, en Uruguay, de François Ducasse, chancelier, et Célestine Jacquette Davezac, sa femme, le 4 avril 1846 et mort, aujourd'hui, ce 24 novembre 1870, à Paris. Notre ami a publié un ouvrage qui est passé inaperçu aux yeux de ses contemporains mais qui a retenu notre attention. Il s'agit des Chants de Maldoror par le comte de Latréaumont.

    On l'interrompit.

    – Lautréamont, marquis, Lau-tré-a-mont, rectifia Gérard de Nerval, que la voix autoritaire du marquis avait troublé dans sa méditation.

    – Oui Gérard, merci... Notre invité s'est donc lancé dans une carrière littéraire avec toute la fougue de la jeunesse et, je dois dire, un certain sens de la révolte. Il a pu écrire son grand œuvre grâce aux subsides que lui envoya son père. Vous me rétorquerez à raison que de jeunes gens, venus habiter la capitale pour écrire, nous en avons vu beaucoup ici. Seulement, notre ami a eu l'audace de pousser le romantisme jusqu'aux frontières de la folie. Mais peut-être faudrait-il d'abord lui demander s'il sait, au moins, où il se trouve ?

    Isidore n'avait pas bougé de son siège. Il était resté parfaitement immobile, bien que je sentisse en lui une très grande nervosité. Pâle, les lèvres serrées, sa posture trahissait son appartenance à la haute bourgeoisie. Quoique fils d'un chancelier parvenu, il avait une distinction aristocratique qui n'avait pas échappé au regard appuyé du marquis qui semblait penser : « Il ne vole pas son titre de comte ! » Pourtant, sa jeunesse et la singularité de son attitude, même plongées dans une assemblée d'écrivains fantasques, détonaient.

    Le jeune homme s'éclaircit la gorge et parla d'une voix grêle et désagréable qui nous surprit tous, si du moins j'en crois les figures de mes confrères qui se crispèrent lorsque Ducasse répondit au marquis :

    – Aux enfers, je suppose, monsieur.

    Il y eut une explosion de rires dans l'assemblée. Moi-même, contrairement à mes habitudes, j'eus toutes les peines du monde à réprimer un sourire. Mais à la vue du jeune homme qui perdait pied devant le déluge de moqueries qu'il avait déclenché, je fus pris de pitié. Le marquis, encore secoué d'hilarité, s'essuya une larme et reprit la parole.

    – Non, M. Ducasse, non, cher ami. Vous n'êtes pas ici chez Satan. Je ne mange pas de la cervelle humaine comme on peut le lire dans votre Maldoror. Nous ne nous occupons pas ici de damnation et, du reste, encore moins du salut des âmes ! Je vous prierai aussi de m'appeler simplement « marquis » et non « monsieur ». Vous êtes ici au Purgatoire Occulte des Écrivains Maudits. Un comité de l'au-delà qui veille sur la postérité des œuvres littéraires qui n'ont pas reçu, du vivant de leur auteur, la gloire et le succès escomptés. En somme, nous décernons les titres de poète ou d'écrivain maudit aux plus méritants, mais une fois le décès survenu. Il nous semble à tous que la postérité littéraire est une chose trop importante pour être laissée en pâture aux vivants ; c'est la raison de notre organisation. Il serait assez délicat de vous expliquer comment, en dehors des bornes de l'existence, nous procédons pour infléchir sur le sort et la destinée d'un livre et, surtout, par quelle diablerie nous commerçons avec les vivants et les morts. Toujours est-il que nous redressons les torts qui ont été faits à nos confrères écrivains. C'est une revanche que nous prenons sur le fonctionnement injuste de la réception littéraire dont nous avons tous été ici, de près ou de loin, les victimes. D'ailleurs, au cours de votre vie bien brève, vous avez dû vous douter de l'existence de ce purgatoire – je me trompe ? Vous avez sûrement fait des rêves étranges et prémonitoires à notre sujet, vous dévoilant l'existence de notre cercle. C'est le talent de visionnaire des grands écrivains qui s'attachent, plus que de raison peut-être, à leur vie posthume. Voilà pourquoi vous êtes en présence des esprits les plus talentueux qui ont donné dans l'art difficile de déplaire. Mes chers amis, vous m'excuserez de ne pas vous présenter au jeune Ducasse : le temps nous est compté, même plongés dans l'éternité de la mort. Je passe par conséquent la parole à mon bras droit, M. de Vigny, secrétaire général.

    Alfred de Vigny apparut à la droite du marquis, se leva et commença très solennellement l'intronisation de Ducasse dans notre société :

    – Très cher Ducasse, si vous êtes ici parmi nous au Purgatoire, c'est que votre œuvre nous est chère. Aussi, je me permets incontinent de lire un fragment des Chants de Maldoror afin que chacun se rende compte des beautés romantiques de cet ouvrage.

    Il poignarda la tranche de l'in-douze à l'aide d'un coupe papier d'ivoire, ouvrit le livre à la page ainsi désignée et lut le passage pointé par la lame blanche :

    – « L’idée que je suis tombé, volontairement, aussi bas que mes semblables, et que j’ai le droit moins qu’un autre de prononcer des plaintes, sur notre sort, qui reste enchaîné à la croûte durcie d’une planète, et sur l’essence de notre âme perverse, me pénètre comme un clou de forge. On a vu des explosions de feu grisou anéantir des familles entières ; mais, elles connurent l’agonie peu de temps, parce que la mort est presque subite, au milieu des décombres et des gaz délétères : moi… j’existe toujours comme le basalte ! Au milieu, comme au commencement de la vie, les anges se ressemblent à eux-mêmes : n’y a-t-il pas longtemps que je ne me ressemble plus ! L’homme et moi, claquemurés dans les limites de notre intelligence, comme souvent un lac dans une ceinture d’îles de corail, au lieu d’unir nos forces respectives pour nous défendre contre le hasard et l’infortune, nous nous écartons, avec le tremblement de la haine, en prenant deux routes opposées, comme si nous nous étions réciproquement blessés avec la pointe d’une dague ! »

    Nous applaudîmes poliment tandis que j'achevais de traduire en anglais la strophe pour Edgar Poe. Derrière moi, M. Aloysius Bertrand me souffla à l'oreille que Ducasse était l'héritier de nos poèmes en prose. Il n'était pas le seul à manifester son enthousiasme mais l'audience était encore divisée au sujet du jeune poète. Vigny reprit la parole.

    – Cependant, cher Ducasse, pour faire partie de notre société, il sera nécessaire de débattre, devant toute l'assemblée, des liens qui unissent votre œuvre au Romantisme. Cela fait, nous vous accepterons au Purgatoire Occulte des Écrivains Maudits. En outre, si nous avons goûté les strophes puissantes et audacieuses des Chants de Maldoror, nous n'avons pas encore saisi la portée de vos Poésies I & II. Je rappelle à tout le monde que ces deux opuscules sont une suite de maximes étranges et décousues blâmant les abus éthiques et esthétiques de notre époque. Nous n'aurions peut-être pas insisté sur la nature de ces deux ouvrages théoriques s'ils n'avaient pas été vos derniers livres et, surtout, s'ils n'avaient pas aussi méthodiquement annulé vos Chants de Maldoror. Là est le problème, vos Poésies I & II sont des charges contre la littérature telle que nous l'entendons ici. Cher Ducasse, avez-vous oui ou non renié votre première école littéraire, le Romantisme ? Nous aimerions vous entendre à ce sujet.

    Ducasse ne répondit rien – son visage s'était assombri.

    – Ce que nous vous demandons, reprit M. de Vigny, est très simple ; c'est en quelque sorte une profession de foi littéraire et une désapprobation de vos Poésies que nous ne pouvons accepter telles quelles.

    Ducasse, recroquevillé sur son siège, marmonna quelques paroles incompréhensibles.

    – Nous n'avons pas bien compris, M. Ducasse.

    – Je n'ai pas seulement renié le romantisme, je vous ai tous reniés, dit-il en soulignant ses derniers mots d'un geste malhabile qui voulait à la fois nous pointer du doigt et nous balayer d'un revers de la main.

    Il y eut une grande rumeur de surprise et d'indignation. Vigny posa calmement ses mains sur la grande table et se redressa. Il s'apprêtait à reformuler la question quand le marquis se leva, tremblant de colère, le poing violemment dressé vers le parjure.

    – Jeune homme, vous ne pouvez nous faire un tel affront. Vous rendez-vous compte ? Le Purgatoire Occulte des Écrivains Maudits vaut une sépulture au Panthéon, avec l'avantage d'être non seulement un poète admiré au cours des âges, ce qui n'est pas toujours le cas pour nos concurrents de l'Académie, mais aussi le privilège de pouvoir élire les descendants de notre cercle. Je vous demande instamment de reconsidérer votre réponse.

    – Je n'ai pas d'autre réponse à donner, dit Ducasse d'un ton sec.

    Le marquis s'enfonça dans son siège avec fureur. Quelqu'un prit la parole.

    – Je m'élève contre l'insolence dont fait preuve M. Ducasse ! Non content de nous tourner en dérision dans ses derniers opuscules et de nous affubler du surnom de « têtes molles », il se permet aujourd'hui de jeter notre invitation au diable ! Il faudrait lui rappeler que si son œuvre brille par sa noirceur et son ironie, il n'est pas de bon ton de s'y conformer quand on a l'honneur d'être reçu ici. Pour ma part, il m'a coûté de reconnaître chez M. Ducasse son génie que j'avais d'abord jugé puéril et sacrilège. Il me serait aisé de recourir à un droit de veto et de demander la réévaluation de ses ouvrages.

    Ainsi parla M. de Lamartine que Ducasse avait déjà froissé en le comparant à une cigogne larmoyante dans ses Poésies.

    Alfred de Musset se leva à son tour.

    – Je rejoins l'avis de M. de Lamartine, et je demande le report de cette séance à une date ultérieure. Nous étions en faveur de M. Ducasse, mais ce dernier nous désavoue. Il serait bon de le ramener à une certaine décence...

    D'autres confrères se levèrent à leur tour pour se ranger à leur avis. Les protestations volaient de toute part et les huées dévalèrent les gradins. M. de Vigny, impassible et droit dans sa fonction de secrétaire général, essayait de rétablir le calme dans la salle d'audience. Enfin, le marquis leva le bras d'un air impérial et le silence se fit.

    – Qu'attendez-vous au juste, M. Ducasse ? À l'heure qu'il est, votre fosse est creusée dans le cimetière Montmartre et, pareille à votre dépouille, votre œuvre tombera dans l'oubli si vous n'essayez pas aujourd'hui de la défendre devant nous. Pour la dernière fois, nous exigeons de vous une position claire et précise au nom du Romantisme. Nous ne voulons pas croire que Les Chants de Maldoror soient autre chose qu'une œuvre semblable aux nôtres, bien qu'elle soit plus amère et plus sombre. Allez-y, nous vous écoutons, dit-il d'une voix sirupeuse qui contrastait fort avec la carrure imposante et le visage plein de colère du marquis.

    Ducasse, qui n'avait pas bougé depuis les fulminations qu'il avait provoquées, resta prostré dans son fauteuil, les yeux hagards. Avait-il seulement prêté attention au tumulte qui venait de se produire ?

    – M. Ducasse, je vous somme de sortir de votre mutisme ! hurla le marquis.

    Ducasse se leva comme un élève qui sort brutalement de sa torpeur pour réciter sa leçon :

– Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes,

Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes !

Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,

C'est vous qui le savez, sublimes animaux.

À voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse,

Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.

    Soudain, M. de Vigny, reconnaissant là les vers de son poème La Mort du loup, le coupa et poursuivit la récitation.

– Ah ! je t'ai bien compris, sauvage voyageur,

Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au cœur.

Il disait : « Si tu peux, fais que ton âme arrive,

À force de rester studieuse et pensive,

Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté

Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.

    Ducasse lui coupa la parole en retour et déclama les derniers vers :

– Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le sort a voulu t'appeler,

Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler.

    Il y eut quelques applaudissements et des mines désappointées. Quelle audace que d'entonner ces vers si nobles qui résonnaient ici comme une satire ! MM. de Musset et de Lamartine ne savaient que dire. Quant au marquis, il regardait d'un air goguenard M. de Vigny, ému, la main sur le cœur : la flatterie prenait le pas sur son honneur et l'orgueil, qui l'avait toujours rongé, reprenait son emprise sur lui.

    Ducasse reprit la parole :

    – Ces vers me plaisent non pas tant pour leur forme, je laisse cette question aux spécialistes, mais pour leur fond. Ici, la mélancolie est remplacée par le courage, le doute par la certitude, le désespoir par l'espoir, la méchanceté par le bien, les plaintes par le devoir, le scepticisme par la foi, les sophismes par la froideur du calme et l'orgueil par la modestie. Je ne crois pas avoir besoin de pousser plus loin mon explication.

    – C'est en effet ni plus ni moins le début de vos Poésies I. Cela ne nous avance pas beaucoup, proféra M. de Lamartine, vexé de ne pas avoir eu le privilège d'entendre ses propres vers en public. Eh quoi ! il nous faut être fixé !

    Le marquis ne savait plus que penser. La situation lui échappait et il avait déjà épuisé ces deux recours : la colère et la diplomatie. Quant à M. de Vigny, il était sorti de son rôle strict de Secrétaire général pour exposer à la cantonade la genèse de son poème La Mort du loup.

    – Sachez que cette chasse aux loups dans la forêt m'a coûté de longues nuits d'insomnie ! Je l'ai composée lors d'une retraite au Maine-Giraud, en Charente, ma terre d'élection...

    Isidore Ducasse se leva et lui coupa la parole.

    – Pour ma part, je ne veux pas être flétri de la qualification de poseur. Vous-même M. de Vigny, vous étouffez d'égoïsme et d'amour-propre dès qu'on a le malheur de réciter vos vers. Et vous, M. de Musset, qui commencez à vous récrier contre moi, je crois que c'est l'absinthe qui vous tua ! Quant à vous, M. de Lamartine, je ne vous permets pas de m'adresser la parole, car votre tristesse goitreuse est trois fois plus contagieuse que la peste ! Je vous méprise et j'exècre l'orgueil et les voluptés infâmes de vos lyres qui déplacent la justesse de pensée.

    Il avait choisi le ton des tribuns qui l'entouraient et ses paroles outrancières étaient soulignées par de grands mouvements désordonnés et risibles.

    – Pitié ! Qu'on le fasse taire ! On n'en sortira rien de bon ! cria quelqu'un. Peut-être était-ce M. de Sainte-Beuve, mort récemment, et qui s'ennuyait déjà. Il n'était pas le seul à trouver que la comédie avait assez duré. Pour ma part, je pris un plaisir coupable à contempler mes confrères se prendre au col et se jeter les pires insultes à la tête. Malgré cette nouvelle bataille d'Hernani, Ducasse poursuivit sa pensée à voix haute :

    – Je ne me suis pas trompé et vous aviez raison, marquis, d'affirmer que j'avais vu en rêve ou par la pensée votre organisation secrète. Il suffit de se reporter à mes Poésies I qui vous gênent tant. Donnez-m'en un exemplaire, je vous prie. Bien : « S'ils existaient, ces écrivains ravalés, sous la réalité plastique, quelque part, ils seraient, malgré leur intelligence avérée, mais fourbe, l'opprobre, le fiel, des planètes qu'ils habiteraient, la honte. Figurez-vous les, un instant, réunis en société avec des substances qui seraient leurs semblables. C'est une succession non interrompue de combats, dont ne rêveront pas les bouledogues, interdits en France, les requins et les macrocéphales-cachalots. » Vous tous, vous ne m'en imposerez plus !

    Assez curieusement, la salle recouvra un peu de calme. Il est vrai que le marquis était devenu rouge comme son pourpoint et menaçait d'exploser de rage.

    M. de Nerval qui, malgré les tempêtes de l'auditoire, s'était plongé, en grand bibliophile qu'il était, dans les fascicules des Poésies que Ducasse après lecture lui avait remis, se leva et prit la parole.

    – M. Ducasse, permettez-moi un instant de revenir à la question qui nous occupe ici. Je comprends votre défiance mais, tout de même, êtes-vous oui ou non l'un des nôtres ? À la manière dont vous traitez vos égaux, il semble qu'un orgueil immense vous ronge : vous croyez être davantage qu'un poète.

    Il y eut des signes de têtes approbatifs et les regards se braquèrent sur Ducasse. Il commençait visiblement à s'échauffer – toujours debout, bien droit devant l'audience et le bras gauche reposant sur le dossier de son fauteuil. Ses grands yeux ne brillaient point mais dans sa prunelle soyeuse germait l'océan.

    S'il avait ses détracteurs, en partie parce qu'il les avait tournés en dérision dans ses Poésies, tout le monde s'accordait à dire que Les Chants de Maldoror étaient une réussite, même Lamartine et Musset.

    Ducasse voulut répondre. Cette fois-ci, sa voix était radicalement différente – on eût dit qu'il lisait un discours :

    – Permettez-moi de reprendre d'un peu haut. Si j'ai déclamé un poème de M. de Vigny, plutôt que d'expliquer mon travail de poète, c'est que ces vers me parurent meilleurs que les miens, et que je n'écris que de la prose. Ils sont rares les poèmes que l'on n'a pas à détourner pour retrouver un sens moral ! Les Chants de Maldoror n'en font pas partie, voilà pourquoi ils vous ont plu. M. de Vigny m'a fait la politesse d'en lire les plus mauvaises pages, alors j'ai naturellement récité ses meilleures strophes. Vous connaissez mon goût pour les oppositions, et le dernier travail de ma vie, celui qui vous a chagriné, a été de retourner méthodiquement toutes les cocasseries de mon siècle pour les rendre meilleures à mes yeux. J'ai manqué de temps pour corriger mon texte. C'est trois fois dommageable, car si j'étais parvenu à achever ce projet de grande envergure, vous ne vous seriez pas donné la peine de me faire venir parmi vous et j'aurais eu autant de plaisir à ne pas vous voir que vous en auriez eu à ne pas me rencontrer. Vous avez, tels des pourceaux, goûté à Maldoror. Ce qui prouve qu'on peut être un adolescent terne et passer pour un génie auprès des écrivains de second ordre ; pour cela, il suffit de chanter le mal et la bêtise. Mon sacré bouquin n'a pas attiré sur terre le moindre intérêt, ce qui m'a d'abord attristé puis, en y réfléchissant, je me suis aperçu que s'il n'avait pas séduit, c'est que sa théorie était mauvaise et qu'il fallait la revoir, subtile inversion d'un esprit pragmatique. J'ai consciemment omis de répondre à votre question, M. de Nerval.

    Il y eut des rires, des moqueries et des visages consternés. Le jeune Ducasse s'était rembruni, attendant que chacun fasse silence. Il faisait tourner entre ses doigts les pierres serties de ses bagues et ses yeux, pareils à ses bijoux d’intrigant, roulaient d'impatience. Lui qui paraissait renfermé tout à l'heure, brûlait maintenant de parler. Au milieu de notre amphithéâtre débordant d'agitations passionnées, il se tenait là comme au centre d'un ouragan. Le marquis beugla trois syllabes et manqua de tomber d'apoplexie. Le bruit diminua, tel les piaillements d'un envol d'étourneaux. Il y eut enfin quelques raclements de gorge et les derniers bavardages cessèrent. Les détracteurs ne pipaient plus un mot, et ceux qui songeaient ou dormaient tout à l'heure, dans le fond de la salle, s'étaient redressés sur leur siège. Même M. de Sainte-Beuve, réveillé en sursaut, tendit une oreille. Ducasse parla enfin – lentement, sans accrocs. Les mots tombaient de ses lèvres avec aplomb. Je constatais que même les termes les plus rares et les plus précieux de son langage, et dont les finales sifflaient étrangement, s'élevaient dans l'air et finissaient par tournoyer dans mon esprit. Nul doute qu'on devait l'entendre jusqu'en haut de l'hémicycle et même au-delà, aux places lointaines et troubles des fantômes incertains de François Villon et Charles d'Orléans. Sa voix grêle et mesquine de tout à l'heure disparut derrière un accent bizarre et autoritaire qui prenait à l'Espagnol certains roulements de langue et au patois de Bigorre certaines inflexions étranges et traînantes. Tout compte fait, il chantait plus qu'il ne parlait. Il commença à brûle-pourpoint, en plein milieu d'une phrase et d'un raisonnement qu'il ruminait depuis un moment :

    – Alors, la Littérature est pire encore que je ne l'imaginais. Elle pousse comme un chancre sur le fumier des cervelles humaines. Vous tous, si je vous ai lu quelque jour du temps de mon enfance aux grelots d'argent ou aux âges terribles et graves de mon adolescence, ce n'est jamais qu'à cause, et je le répète, ce n'est jamais qu'à cause du terrible ennui que je vivais alors dans la maison paternelle où la seule distraction cachait ses anneaux concentriques dans la bibliothèque familiale qui me tendait ses volumes avec la sollicitude d'un ami ; ou, pire encore, sur les bancs aux planches somnifères de mon lycée. Encore aujourd'hui, alors même que mon corps livre un combat acharné contre la pourriture, mon esprit, ou plutôt ce qu'il en reste, cherche à vous convaincre, par le piège à rat perpétuellement ouvert de ma conscience, que la littérature est irrépressiblement détestable. Il n'y a pas une semaine, quand j'étais encore le parisien rangé et travailleur qu'il m'a plu d'être, je parcourais certaines de vos œuvres avec un empressement irrité. J'ai cherché en vous, mais en vain, un remède à mon malheur. Je n'ai pu trouver qu'un peu d'apaisement, et ce mot me répugne, qu'en écrivant moi-même. Il m'a fallu prendre le taureau de la colère par les cornes et diriger sa folie meurtrière contre ceux qui m'avaient si souverainement humilié. Ensuite, j'achevai de mes dix doigts strangulateurs vos œuvres qui condamnaient le système cérébro-spinal de vos lecteurs au double supplice du feuilleton fratricide et du poème ankylosé. Je fus tout à la fois le fossoyeur et le héraut de la poésie. Je le vocifère, avec cette voix qui tremble : « vous avez été de mauvais maîtres ! » Moi qui suis né à Montevideo d'une mère dont je n'ai rien su et d'un père qui s'est toujours comporté à mon égard avec la plus grande indifférence, je n'ai pas trouvé de famille en votre compagnie. Dès l'âge de treize ans, on m'a fait venir en France pour m'y enseigner l'ordre, la discipline, la morale, le devoir, la culture, les mathématiques, l'ennui studieux et les rudiments d'une religion au culte vermoulu. Je souffrais le martyre et quand je crus être sauvé par des amitiés particulières dont je tairai le véritable nom, elles me dégoûtèrent de moi-même et du genre humain. « Je ne serai jamais ce qu'on voudra de moi » : c'est ce que mes lèvres articulèrent devant la sidération de mon propre jugement. C'est alors que j'écrivis comme probablement on n'écrira jamais plus. Je pris du papier, blême comme le courage, et y jetai, dans la plus grande confusion possible, tous les cauchemars, toutes les passions, toutes les images qui s'enfonçaient résolument dans mon crâne depuis tant d'années. Je lisais du soir au matin sans jamais ressentir la fatigue, qui fut ma première victime, et je sortis victorieux de vous tous en vous assassinant de mon canif à douze lames dans mes contes somnifères. J'aurais mille fois fait mieux de continuer mon apprentissage du piano et quatre mille fois plus encore l'étude des sciences naturelles où la Providence m'appelait. En botanique, en ornithologie et en entomologie, la nature m'avait doté de dons exceptionnels. Je les ai bafoués pour rester fidèle à ma colère contre le Grand-Tout. Je n'avais aucun talent ni espoir de réussite dans les Belles Lettres, voilà pourquoi j'ai écrit : pour contredire le destin. Je me suis jeté dans les livres comme on se jette dans la mer gelée du pôle arctique où les baleines à bosses et les grands ours blancs se regardent du coin de l’œil. J'ai écrit pour ne plus être toléré, réussite que je n'avais pas espéré obtenir du premier coup. J'ai lu, beaucoup, mais sans rien comprendre. Connaissez-vous la sensation grisante d'absorber des volumes entiers ? J'engloutissais d'innombrables feuillets mais mon appétit ne connaissait pas de fin et je finis par tout rendre dans mon livre aux soixante-six vomissures. Je ne suis pas capable d'écrire un beau poème. Je ne sais pas ce que c'est que la cadence. Ma langue est bâtarde et sent le chien mouillé. Je n'ai pas rimé le moindre vers et l'alexandrin m’effraye au-delà de tout ce qu'on peut imaginer de terrible et d'infernal. Ce que j'aime par-dessus tout, c'est le plaisir que me donne mon propre chaos. Il m'offre la joie des créateurs et me permet de défier les Hommes, l'Univers, Dieu ! Il m'a donné l'illusion du génie, le seul sentiment de satiété céleste qu'il m'a été donné de ressentir. Maintenant, vous me demandez d'éclaircir ce que vous voulez bien nommer une œuvre. Malheureusement, il n'y a rien à en dire. J'ai fait ce que vingt-quatre années de réclusion forcée dans la peau d'un homme m'ont inspiré. Je n'ai pas aimé cette vie-là et ne souhaite plus qu'on en parle ou qu'on m'invite à m'y replonger. Par cela seul je vaux plus que vous tous. J'ai dit, j'ai écrit que j'avais renié mon passé. J'y pensais encore sur mon lit, presque mort, dans la chambre de mon garni, seul, en face de mon anéantissement sublime. Si j'avais vécu plus longtemps, bien que pareille hypothèse me fasse lever les épaules jusqu'au ciel, j'aurais vécu la vie anodine de n'importe quel bourgeois que vous abominez partout dans vos œuvres. J'aurais trouvé du travail dans le quartier de la Bourse à Paris ou jusque dans les déserts d'Abyssinie, mais j'aurais reposé ma plume sur l'écritoire. Au seuil de ma courte vie, je n'avais plus que faire de la littérature (d'ailleurs, je m'étonne encore de protester contre elle) et, si je vous écoute, quoique je n'aie pas demandé à mes oreilles d'y pourvoir, vous me donneriez la vie éternelle dans votre royaume de l'abjection ? Rassurez-vous, ma dépouille reposera en paix puisqu'il a plu à la Providence de ne pas la laisser pourrir sur la coupole du Panthéon : Ironie saumâtre que le grand manitou n'a pas daigné m'offrir. Dites-vous bien que l'homme que vous avez devant vous n'est pas mort de maladie mais de vieillesse. Je vous assure, j'ai plus de quatre-cents ans. Par conséquent, je ne veux plus entendre parler d'Isidore Lucien Ducasse, qu'on écarte ce souvenir de mon visage auguste, ni du fantoche Maldoror qui a suffisamment fait de jongleries improbables et de cavalcades propres à désespérer le genre humain. Ma vie et les fruits blets qu'elle a portés sont de vieilles histoires sordides, qu'on n'en parle plus, ou bien qu'on me change en hippopotame. J'en ai désormais fini avec les hommes, et avec moi-même, car je me suis résolu à accepter mon lien de parenté avec cette espèce, quoiqu'il m'en ait beaucoup coûté. Quant à Dieu, je l'ai abattu d'un coup de revolver rue Castiglione. Vous connaissez la suite, ne priez pas pour moi. D'ailleurs, je n'ai aucune grâce à demander. Permettez-moi maintenant de me retirer. »

    Le silence qui suivit ce monologue fut douloureux et une immense tension dans la salle nous étreignit. Personne n'eut le courage d'ajouter un mot ou une remarque. Ducasse promenait son regard sur le parterre avec une grâce indécente. Enfin, le marquis, après s'être bruyamment éclairci la gorge, formula, les mâchoires serrées et en des termes insignifiants, sa décision d'accepter le refus motivé de Ducasse d'appartenir au Purgatoire. Il appliqua ensuite la mesure extrême de notre protocole : l'éteignoir. Il fit un signe à Vigny puis le plafond, qui n'était qu'une immense cavité, s'abattit sur l'auteur des Chants de Maldoror. Avant même que la poussière ne fût retombée, le marquis leva la séance. Je lui fis la promesse de ratifier les papiers ordonnant la destruction de tous les documents personnels d'Isidore Ducasse. Cependant, je ne fis aucune mention des derniers exemplaires des Chants de Maldoror qui, pour la plupart, se trouvaient en Belgique chez un libraire – lieu on ne peut mieux choisi pour s'y faire oublier. Il ne m'incombait pas de rappeler au marquis l'existence de ces quelques exemplaires qui, après tout, laissaient aux hommes et au destin le choix de décider à notre place de la postérité de cette œuvre. Si Ducasse avait renié son livre, Lautréamont n'avait peut-être pas dit son dernier mot. Je remis la lettre contenant la décision de notre conseil à un dresseur d'oiseaux qui la ficela à la patte d'un de ses messagers. Plus tard, vidant les cendres froides de ma pipe, je vis passer au-dessus du toit effondré de la grande salle, un angle aigu de grues volant puissamment vers un point indéterminé de l'horizon.

Charles Baudelaire, greffier pour le compte du P.O.E.M.
en ce vingt-quatre novembre mille-huit-cent-soixante-dix.

La Table des Diables

  A Torcé- Viviers, ce grand bloc de rocs c’est La Table des diables qu’un seul pied en grès supporte. – Faux dolmen du Maine ?...