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dimanche 26 juillet 2026

Anguilla anguilla

 



Ce poisson, moitié ver marin, moitié serpent, 
grandit dans nos cours d’eau mais provient des Antilles. 
Il franchit l’océan, délaissant sa famille 
pour remonter un fleuve où s’installer, trompant

la mort de mare en mare à l’air libre en rampant. 
Il paraît que, piégée dans un puits, une anguille 
(c’est bien son nom) âgée d’au moins cent ans frétille 
encore. Emprisonnée, sa vie reste en suspens.

Un jour, l’animal suit le courant à rebours 
de son premier trajet. C’est le temps des amours, 
l’appareil digestif devient reproducteur

et le poisson, toujours à jeun, n’a qu’un désir : 
celui de s’accoupler peut-être et puis mourir 
au fond des mers dans le lit noir des profondeurs.



dimanche 21 juin 2026

Global Prehistoric System (GPS)

 

"Passez sous le dolmen des Erves"


Du grand menhir de Kergadiou,
à Plourin dans le Finistère,
transportez-vous au Tumulus
  de Kercado près de Carnac
puis empruntez l’allée couverte
de la Roche aux fées à Tressé
jusqu’au Menhir de Saint-Uzec
qui s’élève à Pleumeur Bodou.
Passez sous le dolmen des Erves
perdu dans l’ouest de la Mayenne
et suivez le Cromlech d’Astu
à Laruns dans les Pyrénées.
Gagnez le Cairn de Barnenez
à Plouezoc’h près de Morlaix.
Traversez la Pierre aux bassins
de Pleucadeuc près de Redon.
Au dolmen de la Roche-aux-loups
vers Saint-Nazaire à Missilac
prenez l’alignement d’Evas
qui passe à Saint-Laurent sur Oust
et, au menhir de Lagatjar
qu’on trouve à Camaret-sur-Mer,
dormez jusqu'à la fin des temps.


dimanche 19 avril 2026

Nuit de trêve, triolet

 



Je suis vraiment moi-même en rêve ;
Le jour, je le suis à demi.
Quand revient la nuit, je m’élève.
Je suis vraiment moi-même en rêve,
C’est le réel qui fait la trêve.
Tout éveillé, bien qu’endormi,
Je suis vraiment moi-même en rêve.
Le jour, je le suis à demi.

 

dimanche 22 février 2026

Crue


 
Je marchais
jusqu’au bout,
l’eau m’allait
jusqu’au cou.
Tout trempé
jusqu’à l’os,
le sac, usé
jusqu’à la corde,
était rempli
jusqu’à la gueule
et je veillais
jusqu’à pas d’heure,
de plus en plus blême
– jusqu’au blanc des yeux –
« Restez immobile
Jusqu’à nouvel ordre »,
m’avait-on dit.
Jusqu’au moment
où, attendant
jusqu’au bout,
jusqu’au cou
la décrue,
je me suis bu
jusqu’à la lie.
 
 

dimanche 15 février 2026

Nauvay




Combien de vers écrits pour célébrer Paris ?
Et combien de chansons, de films ou de romans ?
Je dédie ce pantoum à Nauvay, dans la Sarthe,
douze habitants, rien que douze : un alexandrin.

Et combien de chansons, de films ou de romans
pour Nauvay ? Le néant. Aujourd’hui, on recense
douze habitants, rien que douze : un alexandrin.
Le peuplement l’impose, il faut le roi des vers

pour Nauvay-le-néant. Aujourd’hui, on recense
un château, six maisons, des champs mais pas d’église.
Le peuplement l’impose, il faut le roi des vers
pour glorifier le bourg le moins peuplé de l’Ouest.

Un château, six maisons, des champs mais pas d’église.
Je n’ai pas mis les pieds à Nauvay. J’imagine,
pour glorifier le bourg le moins peuplé de l’Ouest.
La commune, un désert au moment des vacances.

Je n’ai pas mis les pieds à Nauvay. J’imagine
que vous non plus vous n’avez jamais exploré
la commune : un désert au moment des vacances.
Des Japonais ont-ils déjà foulé ce lieu

que vous non plus vous n’avez jamais exploré ?
Pour venir à Nauvay, no way, la route est longue.
Des Japonais ont-ils déjà foulé ce lieu ?
Car Nauvay, c’est l’ailleurs ; un nouvel exotisme.

Pour venir à Nauvay, no way, la route est longue.
Nauvay provient du mot « navet » mais peu importe
car Nauvay, c’est l’ailleurs ; un nouvel exotisme.
Il faudrait y vivre en Robinson Crusoé.

Nauvay provient du mot « navet » mais peu importe.
Moitié municipalité, moitié tribu,
il faudrait y vivre en Robinson Crusoé,
en devenir le maire et puis mourir, comblé.

Moitié municipalité, moitié tribu,
le village est à peine un clan. Si peu d’humains…
En devenir le maire et puis mourir, comblé.
Je connais moins Nauvay que Mars ou les abysses.

Le village est à peine un clan. Si peu d’humains… 
à côté, Bonnétable est densément peuplée.
Je connais moins Nauvay que Mars ou les abysses.
C’est un trou de verdure et ses douze habitants.

À côté, Bonnétable est densément peuplée.
Pas de pont Mirabeau, ni Tour Eiffel-bergère,
c’est un trou de verdure et ses douze habitants.
J’ai délaissé la ville. Adieu spleen citadin,

pas de pont Mirabeau, ni Tour Eiffel-bergère.
Combien de vers écrits pour célébrer Paris ?
J’ai délaissé la ville. Adieu spleen citadin,
je dédie ce pantoum à Nauvay, dans la Sarthe.
 
 

dimanche 25 janvier 2026

De Sendai à Morella

 

 

En sortant de Sendai, empruntez le sentier
qui s’efface à moitié
quand on arrive aux bois noirs de Yamagata.
Passé les champs, c’est à
Voïvodie, en Poméranie occidentale,
que vous ferez escale.
Rendu en Albanie, au port de Saranda,
depuis la véranda
sur le quai, partez pour Montverdun dans la Loire.
Prenez le temps de boire
un verre à Sükhbaatar, perdu en Mongolie.
Partez pour l’Italie
à via Cal di Prade, en Vénétie. À Prague,
d’un chemin qui zigzague
débouchez sur la plage, à Paget, aux Bermudes.
Naviguez vers le sud.
Arrivé à Pilkuse, un peu après Valga,
coupez par la taïga
et suivez Mauléon, en Nouvelle-Aquitaine.
À gauche, à la fontaine,
c’est Saint-Barthélemy, au Québec. On y voit
de là-haut la Savoie.
Rendez-vous au Ghana, puis direction le Centro
de Montevideo.
Enfin, quand vous serez rendu à Morella,
de la tour Pardella,
vous devriez me voir, en train de vous écrire
ces vers qui font sourire.

dimanche 11 janvier 2026

Agroglyphe

 

Photo prise à Coulans


Les bovins ont creusé de leurs sabots crottés 
ce fossé tout autour d’un grand château de paille. 
Non pour le protéger, mais pour livrer bataille : 
À peine assiégé, le fortin fut boulotté.
 
 


dimanche 28 décembre 2025

État des lieux

 

 
À Paulbeg, dans le comté de Wicklow,
la route est dépourvue de caniveau.
À Hovezi, dans la région de Zlín,
on se plaint d’un vieux portillon qui couine.
Quelque part dans la valle del Cauca,
on a taillé bien trop court un Yucca.
À Frisange, à hauteur d’Esch-sur-Alzette,
la clôture autoroutière est désuète.
Près de Saint-André-de-Kamouraska,
le passage à niveau ne descend pas,
et à Kasangati-Namugongo,
on a trouvé par terre un sac à dos.
Au Texas, à Houston Saint de Leon,
il faudrait remplacer tous les néons.
Sur la MR5, près de Manzini,
le marquage au sol jaune est défraîchi.
Dumbarton, Australie occidentale,
un panneau n’est plus à la verticale.
Dans le comté de Vastra Gotaland,
le banc est à repeindre en vert-amande.
À Kassi, dans le comté de Voru,
les bas-côtés sont remplis de cailloux.
Dans le district de Quthing, sur l’A4,
il faudra jeter ces débris de plâtre.
Sur la Wood road à Madoc, Ontario,
il faut couper les roseaux du point d’eau.

Si le poète est habitant du monde,
il est partout chez lui, en locataire
soumis à l’état des lieux de la Terre,
quand l’infime et le lointain se confondent.
 
 

dimanche 3 août 2025

Tant d'endroits, triolet

 



Tant d’endroits où j’aurais pu vivre
Où je vivrais, où j’eus vécu
Heureux, malheureux, riche ou pauvre
Tant d’endroits où j’aurais pu vivre
En rêvant la vie que je mène
Ici plutôt que là ; quand j’y pense,
Tant d’endroits où j’aurais pu vivre
Où je vivrais, où j’eus vécu.
 
 
 

dimanche 8 juin 2025

Bonheur ouvrable


 

Marcher son terreau de ciel bleu 
bien en place au-dessus des yeux. 
Cravacher au milieu des tours 
de terrain, de magie, d’horloge.

Se carrer bien droit dans sa poche. 
Apprendre un bonheur illettré. 
La joie épluchée au couteau, 
ce vieil économe à bout rond.

 

 

  (Calligraphie exécutée sur une carte "préenluminée" (12x19cm) offerte par l'ami Daniel Roignant et gratifiée d'une mention manuscrite de sa part en haut à gauche "A compléter".)

dimanche 25 mai 2025

En situation


Je me situe
près de toi –
tu me resitues.

Je me situe
immobile –
statue dans la rue.

Je me situe –
on m’assigne –
je me destitue.

Je me situe
tous les jours –
la nuit me situe.

Je me situe
assez mal –
je m’y habitue.

Je me situe –
si tu viens,
je me restitue.



dimanche 27 avril 2025

L'œil

 

 
L’œil est la tête
Il pense
L’œil est le cœur
Il bat
L’œil est le nez
Il sent
L’œil est la bouche
Il parle
L’œil est le pied
Il marche
L’œil est la jambe
Il court
L’œil est la dent
Il croque
L’œil est le torse
Il bombe
L’œil est la main
Il tient
L’œil est le doigt
Il montre
L’œil est le corps

Mon œil.
 
 

dimanche 30 mars 2025

Monostiche paysager

 

À Coulans, le 25 février 2025

 

La route est trempée, éclaboussée de soleil.

 

 

dimanche 16 mars 2025

Chantier patates

 



Le champ est là,
un peu plus bas.
Un gros tracteur
roule en traçant
dans la parcelle
un sillon large
avec sa herse.
Il faut le suivre
en déblayant
terre et patates
motte après motte
mains dans les gants.
Tous, à la file,
d’abord debout
penchés, voûtés
changeant d’appui
d’un pied sur l’autre
puis accroupis
le dos bien rond.
Chorégraphie
amusicale
quasi statique.
Trouver les gestes
et la posture.
Quand ça fatigue
en trouver d’autres
et avancer
dans sa rangée
regard baissé.
(On pourrait croire
qu’on a perdu
un jeu de clés
qu’on cherche en vain.)
Fouiller du pied
pour soulager
le dos, la nuque
et dans la terre
taper d’un coup
de botte et voir
ce qu’il en sort
si quelque chose
de rond, de jaune
roule à nos pieds.
« Mets l’étouffeur !
Mets l’étouffeur
et puis embraye ! »
crie la patronne
au conducteur
d’un Kubota
— ce tracteur nain. —
Le seau se porte
au creux du coude
d’abord léger
puis pesant, lourd.
On le dépose,
on le reprend,
on le remplit
marchant au pas
qu’on scande au son
de la patate
qui tombe au fond
de nos seaux vides
tambour battant.
Quand ils sont pleins,
on les ménage
pour éviter
d’en resemer
un peu partout
et puis surtout
pour éviter
d’avoir encore
à se baisser
pour ramasser.
Quand ils débordent
on les renverse
« Hop ! Attention ! »
dans la remorque.
« C’est enherbé…
c’est ça le bio
sans glyphosate »
me dit quelqu’un.
Quand on commence
le ramassage,
on parle un peu
baissé, penché.
Au bout d’un temps
causer fatigue.
On répond : oui,
non, c’est vrai, ah ?
et on se tait
indifférents
dans le ronron
du tracteur lent
qui fume et sent
le vieux navire.
Après une heure,
la main s’affine
et le toucher
différencie
patate et pierre
jaune-orangée
trop dure et lourde
pour se tromper.
« Ici, y a rien,
c’est mieux là-bas… »
dit ma voisine.
Il faut trier
puis balancer
les trop petites
et les mangées
par les taupins.
Nos gants durcis
de glaise aux doigts
font peau à peau
avec la main
changée en pelle
de chair à vif.
Et on se dit
qu’on a été
la main qui cherche
et qui saisit ;
qu’on a été
la main qui range
dans les cageots
— pour le stockage —
dans les cagettes
— pour le marché —
qu’on a été
l’un des maillons
en bout de chaîne
alimentaire,
femme anonyme,
homme anonyme.
Quand vient la fin
de la journée,
je me déchausse
et j’aperçois,
par la chaussette
qu’il a percée,
mon gros orteil
— patate ultime
de ce chantier.


dimanche 9 février 2025

Ruminations

 


Ce monde est fait d’horreur épuisée d’être
Au monde horrifié de faits fatigués
Immonde affreux épuisé affaibli
Qui va de défaite en défaite un monde
Qui part en guerre et puis se perd hagard
Dans l’ombre et va d’erreur en erreur mort
De peur de froid de chaud d’effroi de perte
Immonde affreuse agrandie par l’horreur
Ce monde épuisé d’horreur est peut-être
Un enfer qui gronde et creuse effréné

Au fond du monde atterré terre à terre
Ce monde est inondé d’horreurs d’erreurs
Pas d’objection personne on continue
Sans rejet sans sursaut c’est fait c’est là
Et on creuse encore un peu plus profond
Ce puits sans nom d’erreur faite et refaite
Ce vieux monde a en horreur sa fatigue
Son horreur fatiguée par tant de monde
Dénombrer des peurs débordées de nombres
Sonder le puits sans fond comblé d’horreurs

Ce monde immonde imaginaire est vrai
Ce monde imaginaire immonde est faux
C’est vrai ce monde immonde imaginaire
Est faux c’est vrai ce monde est faux c’est vrai
Il est là ni vrai ni faux c’est un fait. 



dimanche 22 décembre 2024

Affection en chaîne

 

 
On se voyait
Voyant
Vu

On se croyait
Croyant
Cru

On se savait
Savant
Su

On se plaisait
Plaisant
Plu

On se taisait
Taiseux
Tu

On se noyait
Nageant
Nu

On se devait
Devin

Du mieux qu’on pût.
 
 

dimanche 15 décembre 2024

Déserteurs


 
 
Disparaître
En baissant
Peu à peu
La lumière
Vers les autres

S’évader
En passant
Deux à deux
La lisière
De l’étoffe

S’échapper
En longeant
Quand il pleut
La bruyère
Sur la côte

Disparaître
En passant
Peu à peu
La lisière
Vers les autres

Paraître
En baisse
Peu de
Lumière
Vers l’autre

Va-t’en
Passer
à deux
le lierre
l’étoffe

Échappe
Et longe
Il pleut
Bruyère
Et côte

Pleure
L’autre
Passe
Erre
Luis


dimanche 20 octobre 2024

À pied la nuit

 
En revenant
de Saint-Julien
à pied la nuit
quand il a plu
– qu’il pleut encore –
et que la lune
a disparu
prise en écharpe
dans les nuages
pas une étoile
pour m’éclairer
– ni lampadaire
ni réverbère
à la campagne –
à l’horizon
il reste un peu
de crépuscule
qui s’affadit
– la marée basse
de la lumière –
de la lumière
moins ténébreuse
ici qu’ailleurs
qui luit à peine
d’un gris rasant
les champs noircis
d’ombre étalée
sur les récoltes
je me repère
aux reflets sombres
tombés du ciel
– droit dans les flaques –
et à la route
en dents de scie
longeant la haie
l’obscurité
est encor fraîche
j’en suis couvert
tout maculé
de nuit qui tache
de gris profond
de noir aigu
de bleu pétrole
je n’entends plus
que les derniers
grillons d’automne
– leur chant vrillé
tantôt lointain
tantôt tout près
me scie les nerfs –
et puis j’entends
mes pas pressés
sur le sol mat
je me repère
aux bords confus
de la chaussée
rongée de ronces
ne pas dévier
rester au centre
bien au milieu
la route étroite
devient chemin
sentier, fossé
ruban, ficelle
fil ou cheveu
– pupille ouverte
au maximum
délavée par
l’obscurité
pour y voir clair –
– un peu moins mal –
je ne suis plus
que pieds, mollets
cœur et poumons
je continue
je reste au centre
imaginaire
de mon chemin
je me repère
ou bien plutôt
je me souviens
et je devine
la route à prendre
je ne suis plus
qu’oreille et jambe
voilà les ronces
sur les côtés
pas d’animaux
le long des bois
près des bosquets
dans les fossés
je n’y vois rien
tant mieux me dis-je
– je dis tant mieux
pour me parler
pour me tenir
sans compagnie –
je ne veux pas
les apeurer
ou m’apeurer
peur d’avoir peur
tout à fait ça
peur d’avoir peur
juste un instant
comme un sursaut
rien – tout est calme –
ferme après ferme
que je dépasse
hangar, pré, grange
jardin, verger
je n’ai pas peur
pas tout à fait
non c’est plutôt
peur d’apeurer
ou de surprendre
passant, voiture
ou habitant
moi à cette heure
et dans le noir
je me verrais
je me dirais
– toi ? à cette heure ?
et dans le noir ?
je répondrais
je n’ai pas peur
pas tout à fait
– mais j’aurais peur –
je m’imagine
me rencontrer
moi face à face
avec moi-même
voilà l’effroi
se rencontrer
soi face à face
avec soi-même
seul sur la route
à pied la nuit.
 
 

dimanche 8 septembre 2024

Trentaine, trentain


En trente ans, j’ai vécu autant que dix souris.
À trente ans, je suis un chat de quatre ans.
En trente ans, j’ai vécu autant que six grenouilles.
À trente ans, je suis un chien de trois ans.
En trente ans, j’ai vécu autant que trois corbeaux.
À trente ans, j’ai vécu la vie d’un ours.
En trente ans, j’ai vécu autant que six-cents mouches.
À trente ans, je suis un vieil éléphant.
En trente ans, des milliers de générations d’éphémères ont passé.
À trente ans, je suis une jeune tortue.

À trente ans, je suis un vieux palmier.
À trente ans, je suis un prunelier qui se meurt.
À trente ans, je suis un peuplier qu’on abat.
À trente ans je suis un petit chêne.
En trente ans, Saturne a fait sa révolution autour du soleil.
En trente ans, il y a eu cinquante-et-une éclipses solaires.
Le règne de Clovis a duré trente ans.
Le règne de Gontran a duré trente ans.
J’ai duré autant que la Guerre de Trente ans.
À trente ans, Rimbaud marchait dans le désert.

En trente ans, j’ai connu un septennat.
En trente ans, j’ai vécu quatre quinquennats.
À trente ans, j’ai vécu dix-mille-neuf-cent-cinquante-sept jours.
À trente ans, j’ai passé dix-mille-neuf-cent-cinquante-sept nuits.
Et autant de matins, de midis, d’après-midi et de soirs, en trente ans.
En trente ans, j’ai dormi quatre-vint-sept-mille-six-cents heures.
Donc en trente ans, j’ai dormi dix ans.
Donc à trente ans, j’ai vécu vingt ans.
Donc à trente ans, j’ai rêvé dix ans.
À trente ans, j’ai vu passer le temps.


lundi 19 août 2024

Litanie thermique



Du permafrost au flocon rare
Froideur
Steppe et toundra
Froideur
Désert de glace
Froideur
Des grands blizzards aux giboulées
Froideur
Et de la bise à l’avalanche
Froideur
Vide englobant les astres
Froideur
Du zéro absolu jusqu’au glaçon fondu
Froideur
Tapie dans la cendre où blanchit la braise
Froideur
Dans un regard de morgue
Froideur
Au-dessus de l’arctique
Froideur
Se faufilant partout, ventant, neigeant, pleuvant
Froideur
Gardant son sang-froid pour les morts
Froideur
Esprit calculateur, œil sec et bouche amère
Froideur
Bâtisse humide aux courants d’air
Froideur
Orgueil de la jeunesse
Froideur
Discours des orateurs, compétitions, concours
Froideur
Rancœur, rancune, antipathie rentrée
Froideur
Formation, profession et perfection
Froideur
Ce qui n’est pas fraîcheur
Froideur
Blanc, gris, bleu ou terni
Froideur
L’os, le gel et la pierre
Froideur

Ni frigorifique
Tiédeur
Ni calorifique
Tiédeur
Mercure au repos
Tiédeur
Soporifique
Tiédeur
Froid qui s’échauffe
Tiédeur
Chaud qui décroît
Tiédeur
Moins que fiévreux
Tiédeur
Plus que frileux
Tiédeur
Refroidir
Tiédeur
Réchauffer
Tiédeur
Chaud-froid
Tiédeur
N’est pas que fadeur
Tiédeur
N’est pas que pâleur
Tiédeur
Maître étalon de l’eau
Tiédeur
À l’état liquide
Tiédeur
Sans ébullition
Tiédeur
Propice à la vie
Tiédeur
Tempérée, chambrée, aérée
Tiédeur
Moins que brûlure et plus que glace
Tiédeur
Tiédeur plus froideur c’est encore
Tiédeur
Tiédeur plus chaleur c’est encore
Tiédeur

Pointe aiguë du feu
Chaleur
Poignée amicale
Chaleur
Étoile en fusion
Chaleur
Émanant du cœur
Chaleur
Cachée, captée, calfeutrée, calmée, câlinée
Chaleur
Si le feu s’éteint peu lui chaut
Chaleur
De la douceur fade à la douleur vive
Chaleur
Affection
Chaleur
Passion
Chaleur
En
Chaleur
Escalade emportée ivre et solaire
Chaleur
Fumée sans feu
Chaleur
Qui luit
Chaleur
Qui rougit
Chaleur
Zélée
Chaleur
Colérique
Chaleur
Qui meut
Chaleur
Qui émeut
Chaleur
Humaine


Anguilla anguilla

  Ce poisson, moitié ver marin, moitié serpent,  grandit dans nos cours d’eau mais provient des Antilles.  Il franchit l’océan, délaissant ...