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dimanche 22 mars 2026

Sensations citadines



 

Tout s’encombre avec aisance et méthode
sur la chaussée. Il s’ébruite un refrain
de car bondé qui sonne, ouvre et se ferme ;
et vient le couplet des pneus dans les flaques.

Les voyageurs ont le tranchant du fer.
Un par un, c’est un défilé de dos.
Ils sont la proie du temps et, pris en chasse,
chacun escorte un inconnu qui passe.

Respirer, c’est un parfum de poussière
– inspirez la ville – expirez la ville.
La vue s’arrête au tronc clair des platanes
encagés au sol parmi les mégots.

Même à l’arrêt, ce qui peut bouger bouge.
Le piéton fait tort aux feux du trafic.
Tous les chantiers sont pareils à des cirques
sans animaux : « interdit au public. »

La tabagie laisse un fumet de fleur
dans l’air : de la friandise et de l’eau
grillée dans un écran de vapeur bleue
comme un goût salin de fil électrique.


dimanche 29 décembre 2024

Maison, haïku

 

 
La maison extrait
du dehors la quintessence :
l'air taillé en pièces.


lundi 8 juillet 2024

Transports en commun, pantoum en boule de neige



Bus
Métro
Tram
Bondé

Métro
À l’arrêt
Bondé
En vitesse

À l'arrêt
L’escalator
En vitesse
Monter les marches

L’escalator
Dans le souterrain
Monter les marches
Valider son titre

Dans le souterrain
Se presser, immobile
Valider son titre
Passer le grand portique

Se presser, immobile
Tout est ponctuel, chaotique
Passé le grand portique
Le doigt sur « ouvrir la porte »

Tout est ponctuel, chaotique
Tant d’arrêts, de stations défilent
Le doigt sur « ouvrir la porte »
Voir la main, le poing, la poignée

Tant d’arrêts, de stations défilent
Ânonnés par la voix déformée
Voir la main, le poing, la poignée
Des passants, des gens, des usagers

Ânonné par la voix déformée
Le temps se plie aux trajets minutés
Des passants, des gens, des usagers
Sentir le parfum froid des corps croisés

Le temps se plie aux trajets minutés
Des rangées de bras ballants, de pieds moulus
Sentir le parfum froid des corps croisés
Contraints côte à côte à se serrer les coudes

Des rangées de bras ballants, de pieds moulus
Promiscuité engluée dans sa gêne aiguë
Contraints côte à côte à se serrer les coudes,
Ces inconnus, si près des yeux, si loin du cœur.


lundi 15 avril 2024

Places, calligrammes




grillage portail entrée principale
pelouses interdites bacs de fleurs
bornes d'incendie boîte à dons mur
kiosque aire de jeux fontaine haie
verte balançoire terrain de boules
lampadaire mur cabine téléphonique
esplanade parkings pavés jet d’eau
statues monument aux morts drapeau
allée de graviers chemins de sable
banc public banc tagué banc désert
dallage en ciment urinoir panneaux
explicatifs poubelle buisson muret
manège compteur électrique marches
arrêt de bus plaque d’égout plaque
commémorative défibrillateur chêne
bac de tri escalier goudron sapins
local d’entretien poteaux arbustes
grillage portail sortie sur la rue

En janvier la place est morne. En
février le marché l’anime un peu.
En mars une manifestation remplit
la place de bruit et de drapeaux.
En avril on fleurit les parterres
et on entretient les pelouses. En
mai la place est pleine d’enfants
qui jouent au foot. En juin c’est
la fête de la musique. En juillet
la chaleur fait fuir les passants
qui se massent à l’ombre. En août
des vacanciers visitent la place.
En septembre les braderies et les
vide-greniers font venir beaucoup
de monde. En octobre on élague la
rangée d’arbres et on ratisse les
feuilles. En novembre, rien. Mais
en décembre, la place s’illumine.


lundi 23 octobre 2023

Grande surface, satire




Un bâtiment sans chair et tout d’un seul squelette
Percé de baies vitrées ou ondulé de tôles

Laideur sans gêne
Vice encerclé
Par l’autoroute
Bondée d’engins
De ville en ville
Jusqu’au bouchon
Barbelé d’offres

Graffiti de slogans lumineux
Aux néons annonçant le néant
La chasse à l’homme et l’achat forcé

Clés, portées, partitions
De musique étriquée
De prix     inscrits     en gris
Sur des tickets de caisse

Même odeur neutre et minérale
De propreté sale
Même
La lumière est vendeuse

L’enfer est au plafond des grands supermarchés

lundi 18 septembre 2023

Squat, poème urbex



Nudité d'un mur blanc
Griffé de bas en haut
Papier peint dévêtu
Tout cloqué comme un crâne

Meuble osseux renversé
Plafond crevé de combles
Son vieux plâtre émietté
Se mêle à la poussière

Rideaux rivés aux yeux
Des carreaux
En morceaux
Coupants

Ont déchiré le jour


dimanche 18 juin 2023

Château d'eau, monostique

 



Tel château d'eau, seul comme un roi sur l'échiquier



vendredi 18 novembre 2022

Rez-de-jardin, quintil


Le frais métal d'air du matin
Bleu sabre au soleil émoussé
La rosée rasée de près brille
Flocons d'été dans l'herbe usée
Talus débarbouillé de jaune


samedi 11 juin 2022

Le Pont, rondel

À mon frère, Anatole


De rive en rive un éventail
De bois, de pierre ou de béton
Déploie sa structure en ferraille
Par-dessus fleuve et fossé. Pont

Qui s'élance inerte, en tenaille
Sur les bords comme un trait d'union,
De rive en rive en éventail
De bois, de pierre ou de béton.

Force à l'équilibre au travail,
Statue d'élan prise au rebond,
Ricochet d'arc en suspension
Qu'un tirant d'air et d'eau tiraille
De rive en rive en éventail.

lundi 9 mai 2022

La Gare, odelette

 
À ma sœur, Alice
 
La gare est un cadran de trains bien aiguillés
Où toute horloge entraîne un va et vient de lignes
Sur un réseau de rails. L’acier mouvant des rames,
Sans charbon ni vapeur, joue sous les caténaires.
 Points, stations, raccourcis, tissu d’intersections.
Aux échangeurs les rails ont recroisé le fer.
Orage aigu des freins aux abords des quais pleins
D’humains massés à la descente, à la montée :
Quand tous ont leur place assise au siège assigné,
Leur pied reste à la gare et l’autre au loin se pose.
 
Correspondance, entracte, interlude au départ,
Noyés dans des rouleaux d’écrans publicitaires.
Depuis l’embarcadère aux murs battus de tags,
L'écho vif d'un sifflet retentit dans le hall.
Un long convoi s’élance et longe en file indienne
Ces étroits talus verts où pousse en contrebas
Un jardin zen jonché de ballast et de pierres.
De pylône en pylône, à travers la campagne,
L’énergie fluide abonde et gagne en bout de course
Contre un train qu’elle anime en courant continu.
 

jeudi 24 mars 2022

La Mer, alexandrins




Source aux nuages
Nourrie d’intempéries
Fluviales

La mer
Cartographiée
N’a plus
Où se cacher

Elle étale
Immobile
Son emprise
Sur la côte

Doigts d’océan
Aux courants marins
D’eau
Moins froide

Sel
Monté en neige
Pointe émouvante
De la côte

Bouillon primitif
À feu doux
D’organismes
Simples

Sous-couche
D’animalcules
Au fond des mers
Bleu-noir

Flux d’or
Planctons verts
Translucides
À la surface

Milliards de litres
Volumes
D’eau en mouvement
Sphérique

Paillettes
Médusées
Particules
En suspension

Poissons d’argent
Traqués
Coraux blanchis
Cassants

Poubelle en
Liquéfaction
D’eau salée
Sans vie

Plastique
En dérive
Mastiqué
Par les tempêtes

Miroir sans tain
Mer d’huile
Au ciel déteint
Vinaigre

Vers les estrans
Vague attirée
Lune
Après lune

Vaste étendue d’eau
Tendue
Flaque enflammée
Nette

Navigation
Lumineuse
Du blanc
Dans l’air bleu

Pluie tassée
En trombes
Épousant
L’or de la dune

Senteurs et fracas
Iodés
D’un coup de vent
Vague

Reflets froissés
Du zénith
À l’horizon
Mat

La mer
Évaporée
En a plein l’eau
Du ciel

Sans se noyer
L’homme à la mer
Est prédateur

mardi 8 février 2022

Le Cimetière, épitaphes

 


Les cimetières sont le passé des villes
L’urbanisme funéraire
En divisions
Allées, carrés, rues et boulevards
Quartiers calmes
En réduction

Les arbres seuls
Nus tordus mêlés
Vivants muséifiés
S’élèvent

Le vent
Dans l’if et le lilas
Siffle le glas

Caveau le sol est creusé
C’est la terre émergée
Caveau la terre est sacrée
C’est l’homme inhumé

Tombes aussi vous tremblez
Déclic humide
La vie du sol remue vos socles
Les morts ont transpercé vos coques
Vous sombrez

Ciment restant de marbre
Avec l’éternité les rocs ont des trous
Gravés dans la mémoire

Le gazon mord la dalle
Granitique et tout éplorée
Du caveau familial
Sous la rosée

Les morts aux noms dorés à l’or fin
Ont à la ville leur bout de terrain
A taille humaine sous les tombes

jeudi 20 janvier 2022

Le Parking, morale élémentaire


Pour Anne-Aël

Barrière automatique    Marche avant    Portières fermées
Stationnement gratuit

Panneau publicitaire    Coffre plein    Passage piéton
Parking payant

Lignes blanches    Arbres nains    Sens unique
Décor changeant
   
Roulez au pas
A ciel ouvert
Ou sous la terre
En ordre
De bataille
Arrière
En épi

Feux éteints    Graviers menus    Ralentisseur progressif
Arrêt minute

samedi 8 janvier 2022

Le Terrain vague, bout-rimé

 


    Un terrain vague est né d’un immeuble abattu. L’indéfini s’y plaît, prend ses marques. Des tuiles, de la brique et même du ciment sans conviction s’entassent – un semblant de bâtiment. Gravier, pierre et poussière au trente-sixième dessous. C’est de plain-pied que la terre est battue.

    Lambeaux publicitaires aux phylactères, aux tags, dans le silence où le terrain divague. Gratin bitumé de flaques et de tôles. Dans un coin dehors l’évier suspendu le cou tordu – la cheminée sans foyer dont l’étage a disparu. Dépotoir d’époques sur le chemin pelé d’un cul-de-sac. Le passé se laisse aller au goutte à goutte d’un robinet marquant son territoire.

    Rien n’est tondu mais les arbres sont nains. Des buissons donnent du fruit dont nul n’a besoin. Jardin sans jardinier passé au labour d’un camion de passage avant son demi-tour.

    Terrain vague à la ville mort né, ruine éphémère d’éternité ratée, dans ta barbe des cailloux, des herbes, de la terre ébouriffée.

    Pays vierge infoulé, propre aux machines et sale aux hommes, une ceinture d’immeubles te contemple dans l’eau vacante de ton remblai, dans la semaille d’un carreau cassé.

    Aussi, des pneus lancés pile ou face enjolivent ta flore immonde et bouffie d’aise. De la rosée du matin friande et rouillée au soir. C’est ainsi qu’un terrain se comble.


lundi 20 décembre 2021

La Résidence, haïkaï

 


Les charpentes plient
Sous le poids des lucarnes
Et les ardoises noires vivent aux crochets du toit

Le pan des maisons grises a son appentis
D'écorces et d'arcanes
Encadré d'un porche

Une fenêtre n'en dit pas plus long
Qu'un miroir imbu d'un mauvais bleu vert
Carreau borgne ou songeur
L’œil plus gros que le réverbère
Au-dessus des pelouses
Tondues ras

Les pavillons se reflètent dans les jardins
Paysages d'aquarium sans homme

Rien n'est haut et ce qui est bas se voit
Un grand ensemble de caprices
Parcelles exactes
D'angles droits qui s'évitent
Au coin de la rue

De temps en temps il y a un arbre à l'écart
Ses fruits remplissent les poches du caniveau
Dessous la grille l'humus brille
Au milieu des papiers gras

Les migrations se multiplient à vol d'oiseau
Les merles aussi s'installent en périphérie
Ils rivalisent
A vol d’œil
Au-delà du cercle des cours désertes

Le printemps a grignoté le tour des dalles
Le goudron mat s'émiette
En graines noires qui fanent avant d'avoir germées

Ici le bruit de la ville s'en tient
A la chaleur enveloppante d'un camion poubelle

Pour la jeunesse inquiète des centres-villes
Une résidence ne répand qu'au beau temps
Le crépi blanc
De ses murs
Au soleil

lundi 6 décembre 2021

Le Parc, reverdie


À mon père                
  
Le jardin aussi a ses nervures             de verdure
Des morceaux de courbes éclatés dans le gazon
Entre deux quartiers de ciment frais
Ces grands arbres ont fait office de piliers
Ils sont les toits           les édifices
Des parcs où leurs souches se crispent
Des esquisses de saisons dans les branches
Et par terre      plantes grasses aux feuilles bien léchées
Aux fleurs vivaces
Les buissons de ronces ont perdu le chemin de leurs tiges
Ils n'en vont pas moins en eux-mêmes
 
Un saule pleureur a froncé le sourcil dans l'étang
Plus loin sa racine monte à la surface
Prendre un peu d'air     à la manière     d'un mammifère marin
Des papillons de chou                        semés à la volée

Dont pas un seul encore n'est retombé

Et les carpes grasses ont dérougi         couleur mie de pain
Dans leur bassin vert
Vert d'avoir réfléchi trop longtemps
Les aiguilles du grand pin
Dont les rameaux grattent jusqu'au sang
Le tronc des peupliers en croûtes
 
L'air de la ville alourdi de pollen
Monte en graines sur le mur d'un cabanon
Flore intestinale urbaine
De pissenlits sales et de liserons
 
Mais l'odeur d'eau figée
Des pâquerettes inodores
A libéré le cri du geai
Qui se rengorge sur la cime du sapin


mercredi 10 novembre 2021

La Route, ballade




Dans l'immense          espace                                                                       
                                                           ténu                             des routes
 
Le paysage ne fait que passer
 
La route          l'échine
Qui nage entre deux villes      sous ses glissières
Elle atteint son but et se défile
                        Avant les panonceaux
 
Sur ses rivages            imperméables
Autour du rond-point
Des afflux       lacets tendus
S'emmagasinent
Puis     plus lâches      aux abords de la ville
L'élan s'achemine
Aux segments             rugueux
                                                                       De coaltar durci
 
Le circuit                    serti de panneaux
Sirop noir
Élève au-dessus des remblais             avec exactitude
Des filaments de troupes automobiles
Et la chaussée             que se partagent          au plus pressé
Les sédentaires
 
La route          fissure             gravillonne
Coude et courbe
Le paysage      en lignes larges                       étalées
 
Les réseaux enneigés de boue froide                         l'hiver
En été              l'odeur de gomme sur les routes
Les pulsations bleues  de lumière       sous les ponts
Jusqu'aux parterres     frottés d'effets dynamiques
 
Au bord de la route
Les fossés se comblent de riens
                                               C'est déjà le fond de la Terre
Des accélérations résonnent en s'étirant
Sous les pylônes
Des restes de bosquets obliquent        en marge des friches
 
La route est l'éclaireuse
Cherchant l'ennemi qu'elle a              sur son dos
 
Rien                                                                                                             
ne double le ciel                                 lent      qui s'en va

lundi 1 novembre 2021

La Foule, vers mêlés

 


Fruit grenu d'hommes ou semence
D'une échelle urbaine aux barreaux
Colorés de mouvements brusques
L'affluence est une sensation pleine où piétine
Au centuple
Un grand troupeau dressé tout seul

La multitude anime un peuple de voyeurs
Qui se délite en allées et venues
Par vagues concentriques
Et l'incorpore sans prévoyance

Canaliser d'impeccables désordres aux flux variables
Dans un ronron erratique
Suffisamment pourvu d'affiches
pour avaler l’œil
L'effervescence guidée par les néons
Sur des rails convergents
Aux impressions signalétiques

La flopée se contente d'épaules
Les mêmes idées dans d'autres jambes
Et la norme est sa cadence

Décélérer les corps
Augmenter l'attirance
Dedans l'agitation de silhouettes

Tant de dos cachent autant d'êtres
Rien n'arrête une foule et tout peut l'attirer
En appuyant aux portes elle pousse sur ses hommes
Colle et décolle ce qui va ce qui vient de la vitrine aux vivants
Et puis l'engouffre dans une santé si large
Que c'est un monstre de piliers cette cohue

L'indéfini s'agence autour des formes froides
Bloc malgré tout
Pour grand public
En dépit des directions à prendre
La marche n'est rien
Quand il s'agit de fouler
Pour propager de tête en tête une étape à chaque échoppe
Et dans la confusion pas un écart de conduite

Tous les visages maculés par translation

Rien ne chôme
A la dérobée
Si tout est crochu

mercredi 29 septembre 2021

La Rue, train-train madrigal

 


Sente   débordée de murs
La rue sort tout droit d'un chemin de terre
En lignes brisées         dans la chair des quartiers
 
Son trajet dans les ruelles       nul et vivace    s'enroule autour des maisons fraîches           
Et        tout immense qu'il soit
Dans le pourri des caniveaux
 
De provocants pâtés d'immeubles      font saillir leurs arêtes butées d'angles
 
La maçonnerie s'évase en lignes rigoureuses
Dans un sillage de bitume
De culs-de-sac            et de venelles
 
Si l'espace est linéaire             tout     du moins        tourne en rond
 
Après la pluie
L'impur se mêle à l'eau
Contourne et suit le quadrillage
                        En plomb        noir      des égouts
 
Souvenir puissant des villes
L'architecture              piquée d'automatismes
Donne             à chaque rue               sa route et son trottoir
Des garrots de files d'attente               le long des pavillons
Vers ses travaux de voirie     
                                                           Parfois
Quelques pavés          mal roulés par l'usure
            Une suie          sèche et volatile
Fomentée dans les toux grasses
 
La rue tracte un ciel de zinc
Par-dessus tous les centres commerciaux
Plus hauts que les églises
 
            L'étau contraint ses bas-côtés
                                                                       jugule
                                                                       De bout en bout
                                                                       jusqu'à l'infime
                                   Le peuplement                        resserré
                                                           Sur ses routines
                                                                       Qui
                                                                                              giclent
 
Hue !
Les vieux chemins ont la boue dure               À l'impératif    ruez !

mercredi 8 septembre 2021

Le Fleuve, rondeau




Un fleuve va      fourbu
De son eau grisâtre     à peine et sans force
Un léger courant trouble sa face

Il raye la ville qui s'étoile autour
Et puis sa crue renfle et se gonfle de part en part jusqu'aux berges

L'eau relie les villes par ses ponts
Sans faire du tout collier ni boucle ni droite
Jusqu'à la mer
Tout au fond l'étendue de vase est un restant d'atrocités qui
Bues et rebues
S'arrangent et croupissent sans nombre
L'eau n'achève sa course que pour l'emporter sur les cadastres qu'elle exagère
L'air      lui     fait des efforts
Il plisse au moins les effets du sort quand elle appuie son bras de mer
Sur ses rives      et se dégage

Il y a      tout du long     des arbres qui frémissent
Les racines bec dans l'eau pleines d'algues

L'eau veut un ruban bleu
Plié à plat
 D'inégale largeur et qui parcourt sans se lasser son lit d'usures
Après     sillon vallonné sans volonté
Qui fluctue à mesure que sa pente de loin en loin le remue

Pas de limon sitôt tombé de la source à l'estuaire
Flottaison qui n'est pas sûre
Chahutée      sans roulis      étroit marque page entre deux terres
Caduque
Dans la flore
Pas d'abandon ni de rupture
Le fleuve est entré sans arrêt du matin au soir   et toujours
Dans la ville
Il est l'entrain      il répète mais sans rythme
Il veut     il couche un mouvement continu
Concentré
Comme un millier d'hommes sur sa fuite
Un cours d'eau suit sa route
Comme la pluie sait le bas     la terre et les flaques
La rivière saboule les roches du galet au sable fin
Les herbes montrent la direction
Peignées mouillées     en boules par le courant
Les alevins se frayent un chemin et s'en retournent sans voir
Il y a     renfoncé
Un amas de choses indistinctes
Rassurant de faune et de noir pour qui veut s'y fixer

Immobile     un pépiement de lumières
Avance et ressasse     de l'ombre par endroits
Sans rien piquer     le fleuve enrobe
Et détache     des monceaux d'arbres morts
Poussant les branches dans ses retranchements

Au fond      la rivière fait couler son génie de boue vieille
Le courant est une furie lasse qui sert au vif des flots
Eau     qu'importe le tronçon qu'on choisit
Les rus ruissellent
Dessous les frondaisons     épaissies par les ronces
D'où pourrissent des troncs qui surnagent
Le tout sans s'échapper
S'applique sur un sable qui lutte et se courbe
Contre le poids du fleuve
C'est la sueur au milieu du dos
Et sa propre gargouille c'est le courant qui va vers l'aval vers ses bestiaux de pierre
Les ports sculptés gueule ouverte pour singer la mer
Le regard vide
Bien qu'un fleuve
L'émeuve

Anguilla anguilla

  Ce poisson, moitié ver marin, moitié serpent,  grandit dans nos cours d’eau mais provient des Antilles.  Il franchit l’océan, délaissant ...