mercredi 13 juillet 2022

DRAGEONS, partie I : "Les Sept Derniers Jours de Brest" 5/21

 Cet été, découvrez en feuilleton la première partie de mon roman DRAGEONS. Chaque semaine, deux chapitres paraîtront sur ce blog.



Fiches d’Onciale Coudol, bibliothécaire et linguiste

Le merceri 29 jovial, an XXVI, en fin de matinée

C’était la cohue ce matin, je n’ai pas arrêté. Je ne sais pas combien d’ouvrages j’ai pu tamponner en quatre heures. Tout Brest m’emprunte des livres. C’est à croire que la population ne fait plus que lire et construire des murs. Elle fuit les problèmes dans les mots et se cache derrière les remparts. Personne ne veut entendre les mauvaises nouvelles qui nous viennent de l’est. On préfère encore les livres.

Je suis allée voir tout à l’heure, le rayon botanique est vide. Tout le monde s’est jeté dessus. Est-ce ainsi qu’ils cherchent à connaître leur adversaire ? La plupart des flores sont désuètes. La forêt qui s’avance n’a rien à voir avec le monde végétal que des générations de chercheurs ont étudié, inventorié et classé. Phyllias, l’un de mes élèves, me l’a dit : « Ce qui vient de l’est n’est catalogué nulle part. Rien qu’à l’œil nu, on voit bien que ce n’est pas une forêt classique. » Il aimerait aller sur le terrain, quitter la ville et essayer de comprendre ce feu roulant de verdure. Phyllias aurait aimé être vecteur, il me l’a dit. Je sais qu’il en a les capacités, mais il est pauvre et vit à Samartin dans le cimetière. Cela suffit à le disqualifier aux yeux de Salouis…

Je le vois bien ici : les gens viennent à la bibliothèque en obéissant à une ségrégation sociale tacite. Les pauvres feuillettent la presse, la mauvaise encre du Brest-éclair sur les doigts puis sur la langue en tournant les pages. Les riches de Salouis, eux, s’absorbent dans de beaux ouvrages que je vais chercher à la réserve. Il y a les pauvres, qui viennent pour se chauffer, et les riches, qui font cénacle et salon sur les tables, entre les rayonnages.

Tous ingurgitent livres et revues. C’est une addiction qui surgit lors des périodes troublées. On voit tous les brestois un carnet ou un livre à la main. Ils ne peuvent s’empêcher de lire et d’écrire. C’est devenu compulsif.

Je lis, j’écris et j’enseigne mais je dois aussi m’occuper les mains. Je suis une cordonnière du livre. J’astique les plats de cuir, dépoussière les tranches, cire les dos et décrasse les coiffes en ménageant les tranchefiles. C’est tout juste si je ne refais pas les nerfs des reliures avec des passe-lacets.

Je suis toujours ici à me faire des ventrées de livres que je porte à bout de bras d’un rayon à l’autre, les cotes en tête et l’alphabet sur le bout de la langue pour bien les ranger. Mon charriot fait bombance d’ouvrages déclassés et je le pousse, comme un landau, sentant le papier à l’odeur ronde. Je range les livres usés, passés de paumes en paumes ; c’est ainsi que je serre la main des ancêtres. Parfois j’en ouvre un, pour le seul contact d’un papier qui s’est affiné comme un fromage inodore. Et j’en fais claquer dans mes mains en les refermant avec rudesse et dans un geste docte que j’aime. Il y a aussi le papier mou qui se déverse comme de l’eau sous mon pouce quand je feuillette rapidement. Les caractères noirs ressortent en paragraphes parfaits, bataillons furtifs bien rangés qui flattent mon œil. Mes yeux se reposent dans le blanc des marges avec mes pouces bien à plat. Moi, je les aime avidement, les livres.

Nous avons sacrifié une grande partie de notre confort, mais nous ne jetterons pas les livres, nous ne tournerons pas la page. On tient à notre langue morte que nous veillons dans nos carnets. On jure dans la rue, on s’apostrophe dans un patois de cuisine, on parle en canaille, mais on écrit dans un beau français qui ne paraît jamais aussi vivant qu’articulé sur le papier. La barrière de la langue, on l’a prise à la lettre ! On s’en défend. Après tout, on parlait encore latin après la chute de l’empire romain.

Je vais rejoindre la fac par la passerelle pour préparer mon cours.


Notes télégraphiques pour mon introduction sur le savoir des Anciens

Insister sur la stagnation du progrès, puis son déclin. Peut-être aborder avec les élèves ce que fut internet. Commencer rapidement une introduction sur l’archéologie de ses réseaux et sa disparition. Présenter le numérique et son langage binaire. Parler aussi de l’hégémonie de l’anglais sur le web.

Titre possible : « Une nouvelle ère : de l’écran au papier. »

Ouverture : « Durant de nombreuses décennies, le savoir dépendait d’un réseau électronique mondial. »

Donner une idée de ce que ça pouvait être sans trop rentrer dans le détail, ni tomber dans la légende ou le mythe. Casser les idées reçues et les affabulations sur la « magie » des ordinateurs.

Expliquer les « mondes virtuels », rendre compte du fonctionnement des « réseaux sociaux » et donner une idée de ce que pouvait être la vidéo à l’ère du net.

Si on a le temps, parler de la téléphonie mobile et plus largement des télécommunications.

Faire passer dans les rangs quelques vestiges de l’informatique. Insister sur l’âge d’or de cette technologie et du peu que nous en savons aujourd’hui par manque d’archivage et de leur obsolescence causée par la disparition des énergies nécessaires à leur bon fonctionnement.

Chapitre suivant

dimanche 10 juillet 2022

DRAGEONS, partie I : "Les Sept Derniers Jours de Brest" 4/21


Cet été, découvrez en feuilleton la première partie de mon roman DRAGEONS. Chaque semaine, deux chapitres paraîtront sur ce blog.



Journal intime d’Héloïse Essoine, médérinaire


        Le merceri 29 jovial, an XXVI, au petit matin


        Une dure soirée de garde à l’hôpital. Je n’ai pas pu fermer l’œil. Seule, j’ai dû passer tout mon temps avec un malade atteint d’un mal étrange et, comme si ça ne suffisait pas, répondre aux questions indiscrètes du chef de la sûreté Diogène Savète, venu en triporteur à l’hôpital avec cet homme mourant. Pourtant, mon service s’annonçait très calme. Les vaches s’étaient couchées entre les lits, et les malades en cure de sommeil dormaient toujours, épuisés par la construction du mur.

       Je suis fébrile.

       J’ai le visage cireux de fatigue et le cuir chevelu qui me démange. Et puis je n’ai rien mangé. Je n’ai même pas faim. Pour moi, le matin est une deuxième nuit blanche dont la pâleur m’empêche à nouveau de dormir.

       Je suis partie prendre le soleil dans les jardins de la Penfeld où j’aime écrire dans un état de fatigue extrême, quand les dernières ressources de mon esprit viennent mourir sur le papier. J’en profite pour me presser une orange, frotter un peu de thym sur mes tempes et mâcher du ginseng. Trois produits aux vertus excitantes qu’on trouve en abondance dans les parterres ou sur les arbres.

       Il était au moins minuit quand Savète est arrivé en sueur sur le grand parvis de l’hôpital Morblanche. Dans la carriole du triporteur se trouvait un homme que j’ai cru d’abord en état de décomposition avancé, verdâtre, le corps, la peau recouverte de croûtes profondes.
       — Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça, monsieur Savète ?
       — J’ai pensé que ça pourrait vous intéresser.
       — Je ne travaille pas à la morgue. Je m’occupe seulement des hommes et des animaux malades de Brest.
       — J’aimerais savoir qui c’est. Je ne crois pas qu’il soit tout à fait mort. Il est apparu aux halles Samartin. J’aimerais que ça reste secret. Que ça ne revienne pas aux oreilles d’Onésime. Inutile de l’alerter là-dessus.
       On est entré dans l’hôpital avec le macchabé dans une civière. J’ai glissé le corps dans un grand lit du dortoir général, entre les bêtes couchées dans la paille et les dormeurs exténués. J’ai tiré les rideaux pour cacher la vue, difficile à soutenir, de cet homme en plein pourrissement. Il n’y avait pour nous éclairer que la pâleur lunaire qui filtrait d’un soupirail au-dessus de nos têtes. Savète ne respectait pas le silence de l’hôpital. Même si j’étais la seule à chuchoter, je lui ai tenu tête.
       — Je ne sais même pas pourquoi je l’ai couché ici. Il est dans un état terrible.
       — Vous pourriez l’ausculter, quand même ? Il était très faible, tout à l’heure, mais je doute qu’il soit mort. Je dois aussi vous dire qu’il était couvert d’une sorte de branchage sur tout le corps. J’ai tout cisaillé pour essayer de le sauver quand il s’étouffait avec de l’eau.
       — Ça n’a pas dû l’arranger.
       La carcasse ne bougeait pas, raide comme un piquet, mais comment refuser quelque chose au chef de la sûreté, Diogène Savète ? A contrecœur, j’ai commencé à l’ausculter. A l’aide d’un stéthoscope, je cherchais les battements du cœur sur ce qui devait être sa poitrine. Rien.
       — Les escarres de sa peau me gênent pour faire mon examen.
       — L’écorce, vous voulez dire ?
       On en a retiré l’équivalent d’un disque de dix centimètres à l’aide d’un scalpel. Savète le manipulait pour m’aider dans mon examen. Pas de pulsations, pas de rythme cardiaque.
       — Il est mort.
       — Non, regardez, il bouge un peu.
       — Ce sont les nerfs, mais il est mort.
    Je me suis penchée sur sa bouche, pas un souffle. Par acquit de conscience, j’ai même enfilé le tensiomètre sur le bras branchu – Tension nulle.
       — Je veux l’entendre, je veux savoir d’où il vient. Tout à l’heure, il voulait écrire. Vous n’avez pas quelque chose pour le faire remuer ?
       — Vous voulez le ressusciter pour l’interroger ? Le cuisiner comme vous m’avez cuisinée quand Saul a disparu, c’est ça ? Un instant, j’ai cru que vous vouliez vraiment le sauver pour lui-même.
       — C’est le cas. Songez que c’est peut-être un de nos hommes qui a été contaminé par la forêt.
       — C’est probable mais ça dépasse mes compétences et mes attributions, M. Savète. Je ne peux rien faire pour vous. Regardez tout autour, je passe ma journée à soigner des animaux et à veiller les Brestois qui se sont blessés sur le mur.
       Il s’en fichait. Son regard s’attachait au cadavre.
       — Et si c’était Saul ?
       — Je l’aurais reconnu, M. Savète. Ce n’est pas Saul. C’est à peine un homme ce que vous me présentez là. Je ne tiens pas une jardinerie.
       — Jurez-moi que ce n’est pas Saul et que si c’était le cas vous l’auriez reconnu.
       — Je l’aurais reconnu même brûlé vif.
       Il s’ébouriffait les moustaches et se grattait l’arrière du crâne en regardant tout autour de lui. Puis, la main sur le visage, il m’a demandé :
       — Ça ne vous surprend pas, cette métamorphose ?
       — Plus rien ne me surprend. Une forêt qui avance, des hommes qui construisent des remparts contre elle, et tous les jours, des hommes et des vaches malades.
       — Vous savez, Mme Essoine, que cette forêt est l’ennemi. Vous voyez bien que c’est d’elle que nous vient cet homme. C’est signé. Cet inconnu, là, rongé par la mousse et plein de sève, c’est elle. C’est encore elle.
       — Je vous l’ai dit. Je ne soignerai pas cet homme. Même s’il était de chez nous. Il n’y a plus rien à faire, M. Savète, et je m’y connais en malformation, en veau à deux têtes, en porc à cinq pattes, mais ça, ça ne me dit rien. De toute façon, il est déjà mort… humainement parlant.
       — Que lui est-il arrivé, et comment s’est-il infiltré ?
       — Ça, c’est à vous de me le dire. Vous êtes de la sûreté, non ? C’est à vous de chercher.
    Il ne savait plus quoi répondre. Je voyais bien qu’il se sentait bête et qu’il se disait à part lui : « Qu’est-ce que je suis venu faire ici ? »
       — Il va falloir libérer le lit, M. Savète, votre arbre est bon pour la scierie.
       Il m’a regardé soudainement dans les yeux :
       — Une autopsie, vous pouvez faire ça ?
       — Je n’ai pas le temps mais je connais quelqu’un qui pourrait le faire.
       — Il n’est pas de Salouis au moins ?
       — Non, c’est un ami étudiant qui vit au cimetière Samartin.
       — S’il habite au cimetière, ça va. Je peux vous faire confiance ?
       J’ai raccompagné Savète jusqu’à l’entrée de l’hôpital. De retour au dortoir, j’ai étudié de nouveau notre homme. Il n’y avait vraiment rien à faire.

       Revoir Diogène Savète m’a remis en tête tout l’interrogatoire qu’il m’a fait subir et toutes les suspicions qui ont pesé sur moi. Tomber amoureuse de Saul et vivre avec lui m’aura coûté cher, et si notre séparation fut difficile, elle ne fut pas aussi dure que toutes ces brimades : suspecte n°1 au moment de sa disparition, accusée tantôt de complicité, tantôt d’assassinat. Je dois ma liberté aux filles du service qui m’ont défendue et aussi à la situation difficile que traverse Brest et qui nécessite ma présence à l’hôpital.

       Si je fais des gardes, c’est pour voir le moins possible de gens la nuit et dormir le jour. Je n’ai plus qu’un ou deux proches en dehors de mes collègues.

       Saul et moi, on ne pouvait plus vivre ensemble, mais je ne pensais pas que tout s’effondrerait après son départ. Quand je dis tout, je parle aussi de la ville.

       On s’est séparé d’un commun accord et on a coupé les ponts. Notre couple ne pouvait plus tenir. C’est toute ma vie sentimentale que j’ai dû déballer devant Savète et son équipe. Maintenant qu’il s’est persuadé que je suis innocente, il voit Saul partout, c’est son obsession, même dans cette charogne rejetée par la forêt. D’un côté, heureusement que la forêt se rapproche de nos remparts et que ça occupe tout le monde. C’est une belle occasion pour me ficher la paix.

       Je suis retournée voir le mort plusieurs fois dans la nuit : ce n’est pas Saul, cet homme dans le fond du dortoir. Je suis formelle. La taille ne correspond pas, la forme du visage non plus. Les mains n’ont rien à voir, les jambes sont tout à fait différentes. Même si le corps est déformé, noueux, dur et enflé, je sais que ce n’est pas Saul. Je sais qu’il est vivant, quelque part.

       Savète me fait pitié. D’inspecteur brillant, il est devenu cet être tout ramassé sur lui-même, superstitieux et pensif.

       J’ai retiré le corps et je l’ai caché derrière l’hôpital avant que les infirmières n’arrivent ou que les autres patients se réveillent. J’ai écrit un billet à Phyllias Nomic, le botaniste du cimetière Samartin, bien décidée à obéir à Savète. Après tout, s’il veut qu’on dissèque son bout de bois, on va le faire et cela ne me regarde plus.

       Je ne lui en veux pas, au fond, à ce pauvre vieux. Je lui ai même dit, avant qu’il ne parte :

       — Vous savez M. Savète, une personne, un individu, ça ne veut pas dire grand-chose. On croit connaître les gens, jusqu’à ce qu’ils changent. J’ai le respect du vivant, et je sais reconnaître les frontières de la vie et de la mort. Je peux soigner, mais il m’est impossible de transformer une chose en une autre. Je sais de quoi je parle.

       Maintenant, il est dix heures du matin et le soleil m’embrasse sur la joue dans les jardins de la Penfeld.

mercredi 6 juillet 2022

DRAGEONS, partie I : "Les Sept Derniers Jours de Brest" 3/21

Cet été, découvrez en feuilleton la première partie de mon roman DRAGEONS. Chaque semaine, deux chapitres paraîtront sur ce blog.

Ici, le début du roman 

Là, le chapitre précédent

Calepin de Jeannie Negadel, gargotière

Métali 28 jovial, vers 22h00

Tous les soirs c’est la même cuisine, les gars de Samartin viennent goûter ma tambouille à l’abri sous les halles pour discuter le bout de gras après une dure journée à trimer sur les remparts. Le gros de ma clientèle, ce sont les maçons et les révoltés de la place Guérin. Ces Guérinois ne sont pas les plus bruyants depuis qu’ils ont fait vœu de silence pour ne plus perdre de temps à s’engueuler. Beaucoup disent que c’est surtout l’algool qui leur a brûlé la gorge (ou la cervelle) et que c’est de la foutaise ce serment qui les oblige à communiquer avec l’ardoise qui pend à leur cou. À défaut de bavarder et de travailler avec les autres sur le mur de l’est, ils ont construit un fortin tout en bois sur leur place. Il paraît que c’est leur nouveau quartier général.

Mais il y a parfois du gratin. Comme tous les métalis, M. Diogène Savète vient dîner seul. Aujourd’hui, il a plus mauvaise mine que d’habitude. Il a les traits tirés. Les vecteurs d’Onésime ne sont toujours pas là. « J’en attends beaucoup » il me dit. Ils lui raconteront peut-être leur expédition à l’est, comment ils ont parcouru toute la bordure de la forêt du nord au sud. Diogène mange tout seul. Les autres, mes habitués de tous les jours, le regardent par en-dessous en buvant leur soupe. Je m’approche de lui pour débarrasser son assiette et lui dépose une tasse d’algool.

« Il ne nous reste plus qu’à faire bloc derrière les remparts. Vraiment, je compte sur les vecteurs… Ils étaient sept ! » il me dit, à demi conscient de me parler, les coudes sur la table et les mains sur sa figure déjà mangée par des moustaches aussi grosses que le nez au milieu de la figure.

La pluie légère et tiède, celle qui fait remonter toutes les odeurs électriques du sol, tambourine sur le toit de tôle. Il ne manque plus que quatre murs à ces halles pour faire une véritable auberge. Ici, les murs sont en fumée de pipe et de cuisson. La clientèle parle peu, sûrement pour écouter la discussion des autres et les quelques mots de Diogène mêlés au bruit de la pluie. Une soirée étrange d’attente déçue, pleine d’un réconfort triste qui n’est plus de saison au mois de jovial. Justement, l’un de mes clients, l’air avisé, dit tout haut, à qui veut l’entendre : « Si jovial est crachin, la fin du mois sera chagrin. »

Chaque jour, je prépare le repas du soir dès le matin. Ce que j’aime, c’est cuisiner ce que je trouve. Composer avec les restes. Je me demande, en mettant le feu sous mes casseroles, qui sera là et, en découpant, en épluchant mes légumes, j’évalue à la louche pour combien il en faut. De bons mangeurs, pour la plupart. Ils préfèrent venir aux halles que rester chez eux. Ça leur évite d’avoir à mettre le couvert et à faire la cuisine (je sais aussi que beaucoup viennent pour se retrouver entre copains et boire le coup.)

Vers 16h00, je dresse le couvert sur les étals du marché abandonnés à midi par les commerçants et je passe le balai sous les tréteaux. Je fais bouillir la marmite avec pour combustible ce que je trouve par terre, principalement des morceaux de cagettes, et je la remplis de fanes de radis, morceaux de choux, carottes au nez cassé etc. Un peu à l’écart, je place auprès d’une colonne la grande table en chêne bricolée avec des restes d’échafaudages du temps où on restaurait la forteresse de Salouis. « C’est là que vont manger les gars » je me dis. « De bons sièges et une table où s’accouder. »

La fin d’après-midi passe vite dans ces menues besognes. Il est bientôt temps d’allumer le grand brasero au centre des halles, il fait déjà un peu froid et les gars des remparts de Samartin arrivent les uns après les autres. Fourbus, ils s’épongent le front dégouttant de pluie, dégoûtant de sueur. J’apporte pour l’apéritif des rôts de maïs géant qu’un des leurs fait tourner à la broche au-dessus des flammes et des barriques d’algool dont on verse une libation sur le feu pour le raviver. Ensuite, je retire les couvercles de mes casseroles, de mes fait-tout, de mes chaudrons : purée de céleri rave et sauce au fenouil accompagnés de légumes d’étemps.

Maintenant que tout est lancé, je n’ai plus rien à faire, que boire, parler et manger avec mes clients. Ce ne sont pas mes habitués pour rien : ils sont comme chez eux, ils se débrouillent. C’est ça que j’aime bien. Tout préparer, et les laisser faire et se servir et boire. Les petits ramassent par terre les grains de maïs soufflés, les grands parlent fort.

Diogène mange copieusement pour nourrir sa pensée qui fume. Je le vois mastiquer comme il travaille. Pas du tout gourmet, juste avaleur pensif. Il fait sa tâche comme je fais la mienne. Il mange vraiment avec sa tête, Diogène. Oui, avec sa tête chauve comme un ventre. Il a le cuir chevelu bien tendu. Et puis, quand il coupe un morceau, on dirait qu’il tire un trait à la règle. Quoi qu’il fasse, il ne peut pas s’empêcher d’écrire. Son couteau, dans sa main, fait porte-plume.

Les fumées de tabalgue sortent des pipes et s’accumulent dans le plafond des halles. Après le repas, on ne sent plus le vent froid nous traverser les os. L’algool, le feu, la nourriture nous jettent sur les épaules un grand manteau de bien-être, et tout le monde s’assoit par terre. Il fait 35° d’algool à l’ombre, et les gosiers s’échauffent. On raconte les nouvelles du mur, ceux qui tiennent et ceux qui tombent. La deuxième enceinte avance bien, oui, on aura bientôt fermé la boucle au niveau du Stang Alar. On s’inquiète déjà de ce qu’on fera après. « On va s’emmerder » dit l’un d’entre eux en regardant ses mains gercées.

La nuit avançant, on s’approche du feu qui dort et les ombres s’agrandissent.

« Du temps de Saul l’algool était meilleur, c’est pas vrai de boire ça. » C’est le vieux Boris. Il a raison, autrefois, les raffineries s’appliquaient. Maintenant, on bâcle. Boris me regarde pour voir si je le prends mal. Il voit bien que je m’en fous. Son voisin philosophe : « ce qu’on a perdu en saveur, on l’a gagné en goût de l’effort. On n’a jamais autant bossé. » Dit-il en tournant lentement son verre pour admirer la robe, même s’il fait nuit et que son verre est opaque.

A l’écart, il y a les forçats. Ils mangent seuls à califourchon sur le grand banc, pratiquement à l’extérieur. Si bien qu’ils sont rincés par la pluie. Ils ne s’en plaignent pas. Abrutis par le travail, ils sont toujours amorphes. Ils boivent cul-sec jusqu’aux yeux. Ils ne parlent jamais, ils vous regardent seulement d’un œil dur, toujours de profil. Ce sont des gars au cuir épais, francs du collier.

Il y en a aussi au milieu des halles, toujours debout, qui ne font que parler. Ils oublient leur écuelle froide sur une table et renversent leur godet quand ils expliquent quelque chose avec de grands gestes.

Et puis, dans un coin des halles, là où le feu éclaire à peine, les Guérinois s’échangent des messages codés sur leurs ardoises. A coup sûr, ils complotent contre le gouvernement de la coopérative. S’il nous arrive de nous moquer d’eux, on les laisse tranquilles car au fond on est d’accord : y en a marre d’Onésime. Je fais seulement les gros yeux quand ils me rendent chiffonnées mes belles serviettes de tables couvertes de craie.

J’ai de la sympathie pour les clients qui viennent manger sans faire d’histoire. J’aime leur façon de lever les yeux au ciel quand ils entendent une bêtise. J’en soupçonne certains de profiter d’une assiette à lécher pour tirer la langue.

            Je ne fais pas de la grande cuisine, ce n’est pas celle de Salouis, celle des grands restaurants. J’ai horreur de la gastronomie bourgeoise qu’on y sert ! C’est vraiment facile de mettre les petits plats dans les grands quand on exploite les paysans de Recouvrance et qu’on n’a pas à nourrir la main d’œuvre qui travaille sur les remparts. Chez moi c’est la popote humaine, c’est tout ce monde-là massé ensemble sous les halles. Moi j’appâte, et eux tous se cuisinent, se font revenir, se poêlent, se rissolent entre eux. J’interviens le moins possible. Il suffit de dresser la table, de cuire un truc et tout prend forme. Je laisse mijoter, j’observe et je goûte la soupe. J’ai toujours mon calepin sur moi, alors qu’il n’y a pas de commandes à prendre : je ne sers qu’un plat unique. Il me permet juste de noter à la volée tous les propos de table. C’est ainsi que j’éduque mon goût, que je travaille mon palais. Quand j’écris, la soirée me fond dans la bouche.

            Là ça vient, ça bouillonne. A ma droite, il y a des gens de la haute qui sont venus s’asseoir près de Diogène. Peut-être pour essayer de comprendre le retard des vecteurs. On n’a pas l’habitude. Lui n’a pas touché son verre. Complètement imperméable à la soirée. Les musiciens grattent, soufflent et tapent sur leurs instruments. Ça ne fait rien qu’un bruit désagréable quand on parle par-dessus. Je sens bien que Diogène se méfie de tous ces hommes de Salouis. Il n’a pas besoin de ces technocrates de l’algue, de ces inspecteurs des travaux finis.

A ma gauche, mes clients, fidèles et nombreux. Les buveurs apostrophent les gens bien mis de Salouis. Les bourgeois ne répondent pas. Ils se font insulter. Ils doivent s’imaginer que c’est en détournant le regard qu’on arrive à calmer le jeu. Mais je les connais mes clients, plus ils sont saouls, plus ils sont endurants. Ils en ont des choses à dire, et ils sont peu exigeants ! Parler dans le bruit, ça leur convient très bien. On me demande parfois de jouer la police, de virer les gueulards. Eh ! Comment ? Vous voyez une porte quelque part ? Tout le monde est le bienvenu, et ce serait mal vu qu’il n’y ait pas une ou deux bagarres, surtout avec des gens de Salouis : leurs costards se déchirent en suivant les pointillés. Un vrai jeu d’enfant !

            On a quand même pas mal bu. Machinalement, je vide mon verre, le nez sur mon calepin. Les coups pleuvent encore. Je me lève et passe de table en table pour desservir avant qu’il y ait de la casse.

La sauce prend.


Minuit

Merde alors. Tout à l’heure, comme d’habitude, je commence la vaisselle, dans l’auge débordante où vient vomir la gouttière et, en relevant la tête, je distingue une forme confuse dans un angle des halles, là-bas, contre la colonne. Je mets d’abord ça sur le compte de l’algool. La tête me tourne. Ça se dispute toujours, ça braille. Pour une fois, je joue mon rôle de gargotière. « Taisez-vous ! » je lance.

Au milieu de la rue qui longe les halles, sous la pluie battante et derrière l’épais nuage de chaleur humaine, il y a une silhouette. Elle bouge, sans que je puisse voir si c’est à cause du vent, ou bien si la chose avance ou recule. On dirait un buisson, mais un buisson velu. Des ronces, quelque chose comme ça. Qu’est-ce que c’est ? je dis.

On commence à suivre mon regard. Les cris, les engueulades cessent. Il n’y a que les musiciens, penchés sur leurs instruments, qui continuent de jouer. Je me rapproche mais je ne parviens toujours pas à bien voir. Sans qu’elle ait vraiment une tête, la créature immobile me dévisage. Je lui cherche quelque chose d’humain. A ce moment-là, comme j’aimerais lui trouver un manteau sur le dos, et même un dos, enfin, quelque chose de familier. Laissant de côté la vaisselle, je vais voir ce que c’est. En m’approchant, je ne sais toujours pas si je vais devoir secourir ou repousser cette masse glauque un peu plus loin dans le caniveau.

Ce qui me semble être un bras se lève, je sors enfin de l’écharpe de fumée. Impossible de distinguer quoi que ce soit. Il y a seulement ce bras long et sans articulation. Je m’approche toujours, un peu confuse. Les mains dans mon tablier, je lance : « Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? » La chose approche un peu, sans que je puisse voir si elle avance sur des pattes ou des jambes. « Bordel, qu’est-ce que c’est ? » et je fais signe de venir à Diogène qui suit la scène du regard. Par bonheur, c’est le seul homme qui, en plus d’être sobre, fait figure d’autorité.

Le bras bizarre se rétracte lentement, puis la chose s’effondre sur elle-même, dans un bruit de craquement sec et d’eau fouettée. « Apportez des torches ! » hurle Diogène à ma clientèle. La lumière se fait peu à peu sur le monstre. « C’est quoi ? Un homme avec des fagots ? » chuchote un client. On pense tous à Saul, ou à l’un des vecteurs, mais ça ne peut pas être ça : un sac de branches tout crotté avec, au milieu, ce qui ressemble à un homme. Diogène s’essuie la bouche avec une serviette et me la tend : « Tiens, je vais essayer de le relever. » En se baissant, il détourne la tête, pour ne pas avoir de branches dans les yeux, et plonge les bras à l’intérieur. Ça bouge, ça se redresse. « Apportez-nous une chaise », on se précipite, « Non, plutôt un tabouret, le dossier va le gêner. » Une fois assise, la forme s’est un peu tassée. On entend une voix venant du nœud inextricable de branches, ou de membres, tout noir. « Dlo ! Dlo !» Quoi le dos ? « Dlo ! Dlo ! » De l’eau ? « I ! I ! » J’empoigne la hanse d’un seau plein. « Tiens, donne-lui. » je dis à Diogène. Les bras, les branches ou les bâtons saisissent le seau. On recule un peu. « J’avais encore jamais arrosé une plante comme ça » j’entends dans mon dos. « Eillon ! Eillon ! » Quoi, il veut bouffer ? « Aier ! Aier ! » Il veut bouffer ? La chose s’approche de moi, les doigts noirs, le bout des branches vient gratter mon crayon qui dépasse de la poche de mon tablier. « On dirait plutôt qu’il veut noter quelque chose.» S’il pouvait nous écrire son nom, d’où il vient… Mais il s’étouffe. « Qu’est-ce que tu lui as donné à boire ? » De l’eau, il m’a demandé de l’eau ! Il tombe du tabouret. Il tousse d’une manière atroce. Toute la forme hirsute se contracte, puis se dilate. « Faut appeler du secours ? Qu’est-ce qu’on fait ? »

C’est là que Diogène devient héroïque. « Va me chercher un couteau, on va virer ses branches, c’est pas normal. » Je prends le grand couteau à pain, celui aux dents longues. Diogène s’en saisit et, comme un forcené, scie toutes les excroissances. On voit apparaître les yeux, et la bouche qui halète. L’individu recrache l’eau, et reste sur le côté. « Bon, c’est humain. C’est déjà ça. » fait Diogène en continuant de tailler sans vergogne dans la masse. « Le fous pas à poil, il va avoir froid ! » crie un type.

Oui, c’est bien un homme. Il gît au milieu des branches. On voit nettement ses bras, ses jambes, Diogène les dégage comme s’il taillait un arbre en trogne. Maintenant, on dirait un nid et son oiseau. « J’espère que j’ai pas fait une connerie » me dit Diogène. « Dans tous les cas, je dis, il faut l’emmener à l’hôpital Morblanche en observation. On peut pas le laisser crever là. »

Tous les deux, on hisse l’homme dans la carriole de mon triporteur. Diogène se charge de l’emmener. « Qu’est-ce que je fais des branches ? Poubelle ? » je lui demande. « Au feu » il dit.

Le bois n’est pas sec. Il pète, il suinte dans le feu faiblard.

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dimanche 3 juillet 2022

DRAGEONS, partie I : "Les Sept Derniers Jours de Brest" 2/21

Cet été, découvrez en feuilleton la première partie de mon roman DRAGEONS. Chaque semaine, deux chapitres paraîtront sur ce blog.

Ici, le début du roman 

Carnet de Diogène Savète, chef de la sûreté

Le 28 jov. XXVI

L’aéronaute est redescendu. Il n’a rien remarqué de particulier là-haut. Ce n’est pas le meilleur élément, il est connu pour rêvasser au-dessus des nuages, mais je lui fais confiance. Je n’ai pas le choix, je ne peux pas couvrir tout seul le chemin de ronde. Recopions toujours son rapport :

« Couche nuageuse importante – Ni feu ni fumée suspecte en dehors des murs d’enceinte – Répartition démographique stable : pas de regroupement ni d’attroupement dans les quartiers de Samartin, Salouis et Recouvrance – Pas de présence humaine aux abords des remparts principaux – Garder un œil sur la brèche est et les contreforts extérieurs – Pellicule épaisse d’algues sur toute la surface de la rade – Goulet toujours obstrué par le Mulgulum - Progression continue de la forêt – Expansion préoccupante de l’orée des bois à hauteur de Guipavas et du Relecq – Temps chaud demain. »

Il est gentil Pol Otenn avec ses cheveux longs et sa mélancolie, mais il ne m’apprend rien. Il aurait dû voir venir les vecteurs d’Onésime Malouin de retour de leur mission d’exploration. Depuis ce matin, on les attendait aux portes Transbourgeoises et on ne parlait plus que de ça en ville. C’est bien la peine de mettre en place une vigie aérienne si les informations circulent mieux sur le plancher des vaches… Je lui avais pourtant dit de ne pas voler si haut ! Il a dû s’arranger avec la milice urbaine pour qu’elle lui donne un peu plus de mou. Tant pis, je me contenterai d’écouter le rapport de mission des vecteurs qui m’en apprendront plus sur la forêt que le torchon de Pol Otenn.

Je m’aperçois qu’Onésime profite de la situation pour prendre encore un peu plus de place dans la vie politique brestoise. Lui et sa carrière ! Ses grands projets de coopérative ne peuvent pas se concilier avec une stratégie de défense. Personne n’est dupe : depuis la disparition de Saul Acedia, il veut être le nouveau bourgmestre. C’est tout.

Parfois, j’ai l’impression d’être le seul à m’inquiéter. Les Brestois travaillent au mur sans se soucier du reste, les contestataires contestent, les administrés administrent et ainsi de suite. Il nous manque une tête pensante, un chef qui pourrait prendre la pleine mesure de ce qui nous arrive. Mais rien n’est plus dur à trouver qu’une autorité et, à plus forte raison, une autorité qui fasse l’unanimité. Les projets d’élections échouent.

Plus une situation est dramatique, plus on se voile la face. De toute façon, la déliquescence de Brest ne trompe pas : D’abord, il y a de ça quelques années, les annexions de toutes les villes périphériques de l’est : Landerneau, Landivisiau, Le Faou pour mettre la main sur leurs ressources : bois, pierres et denrées diverses. Déjà, on entendait parler d’une forêt qui courait vers Rennes-la-lointaine. A cette époque, c’était vague et on était loin de se douter qu’elle viendrait jusqu’à nos portes en dévalant toute la Bretagne. Ensuite, il y a un an environ, le repli tactique face à l’avancée de la forêt pour nous concentrer sur l’édification des remparts. Enfin, la disparition de Saul Acedia et le désordre politique d’une cité sans vrai gouvernement. 

Tiens, ça fait presque six mois pile que le bourgmestre a disparu. On a perdu sa trace le 29 jachaire, nous sommes le 28 jovial. Six mois. Je parie qu’il est parti vers l’est, dans les terres, mais il n’y a rien à parier quand on a déjà perdu gros. Ce qui m’inquiète c’est qu’il a disparu seul. Selon nos indicateurs, personne ne l’a accompagné. C’est ce qui donne l’idée à certains qu’il s’est suicidé. Il est parti seul et il reste introuvable. Brest a été passée au peigne fin, rien : 29 602 Brestois, pas de Saul. Nous n’avons retrouvé que son chien, Loulig, que j’ai fini par garder. Ah, s’il avait la parole, qu’est-ce qu’il nous raconterait ? Son regard de chien en dit long, mais pas assez pour faire avancer l’enquête.

C’était quelqu’un de très bien, Saul. Nous étions amis. Ce que j’aimais chez lui, sur le plan professionnel comme amical d’ailleurs, c’était son désintéressement. Il faisait son devoir. Les mauvaises langues disent qu’il a tellement pensé aux autres qu’il a fini par s’effacer lui-même. Beaucoup souhaitent la venue au pouvoir d’Onésime Malouin parce qu’il est son exact opposé. Ces cervelles impressionnables s’imaginent toujours que le changement est un gage de bon sens face à un problème. A part les révoltés de Samartin, tout Salouis veut l’élire bourgmestre ; pour moi c’est de l’autosuggestion. Quand on n’a plus qu’une branche à laquelle se raccrocher, on refuse de voir qu’elle est pourrie.

De toute façon, le problème vient de la fonction que Saul occupait : bourgmestre. Personne ne voudrait d’un tel poste. A moins d’en changer les règles, comme veut faire Onésime. Lui, il veut régner, alors que Saul Acedia ne cherchait qu’à faire son travail : rendre service. Or, depuis que Brest est une ville autogérée, autarcique, bourgmestre est devenu un sale boulot. Pourquoi la politique est-elle tombée en disgrâce ? C’est qu’il y a bien longtemps, par principe, on a considéré qu’elle était néfaste. Ce fut l’avènement d’une démocratie directe avec un résidu de politiciens voué aux tâches incompressibles que demande la bonne organisation d’une cité. Pour seule richesse : notre forteresse de Salouis et quelques demeures cossues qu’il faudrait retaper. Jusqu’à présent, cette organisation sociale marchait bien. Nous étions, Saul et moi, des bureaucrates bien sages et bien dociles. La foule était contente de nous. On ne nous voyait pas trop. On ne faisait jamais de grands discours.

Saul portait tout ce beau monde à bout de bras. Sans lui, Brest aurait coulé bien avant l’arrivée de la forêt. Il a su convertir l’égoïsme de chacun en une force collective. Dans l’ombre, il se colletait toute la ville sur les épaules.

Aujourd’hui, les Brestois sont des têtes de mules qui ne s’intéressent qu’à leurs algues et leurs jardins d’où ils tirent leur subsistance. Depuis le temps qu’ils se disent ingouvernables… alors qu’ils vivent comme des prisonniers derrière leurs propres murs. Saul, lui, était un maître. Un vrai justicier. Trop modeste pour briller, mais un brillant tacticien. Devant l’arrivée de la forêt, qu’il avait anticipée bien avant tout le monde, il a ouvert ses portes aux villes de l’Outre-Brest menacées par le fléau vert. C’est à ce moment-là qu’Onésime s’est attiré les faveurs de Saul. Une fois nommé coopérateur, il s’est emparé des matériaux des villes alentour pour relancer l’industrie brestoise. De retour à la tête d’une file indienne de charrettes pleines à ras bord, tout Brest l’acclamait. C’était le conquistador de la rapine, en réalité un vrai scélérat avide de pouvoir.

Pendant ce temps-là, les réfugiés se fondaient dans la foule des travailleurs de Samartin et les fabriques tournaient à plein régime à Salouis pour assurer le programme de défense de la ville : canons, explosifs, briques reconditionnées pour la construction des murailles etc. Toute la population unie dans un projet commun : faire de Brest le dernier rempart contre la forêt.

Depuis que Saul est parti, plus rien ne tourne rond. Beaucoup ont cru qu’il ne fichait rien, qu’il se contentait de flâner, on voit maintenant à quel point sa présence bienfaitrice nous manque. Enfin, pas à tous, certains pensent qu’il est grand temps de s’agiter. Mon avis, c’est qu’un agitateur ne fera rien d’autre qu’envenimer la situation.

Bien.

Une journée de perdue. Si les vecteurs d’Onésime avaient retrouvé Saul Acedia, je serais déjà au courant. Ce serait la cohue en ville.

Aujourd’hui je n’ai pensé qu’à ça. Ce que je viens de noter, c’est le résultat d’heures entières à cogiter et à regarder les bois verdâtres de l’est pousser. Je me souviens qu’il n’y a pas si longtemps c’était de la toundra. Le paysage était sec. Je n’arrive pas à croire qu’aujourd’hui les monts d’Arrée soient couverts d’arbres. La croissance est fulgurante. C’est un raz-de-marée vert, des centaines de forêts, bien lentes, bien solides qui vont s’abattre sur nous. Hélas, une telle calamité, ça ne se contre pas avec des parpaings de récupération. Nous aurons beau hâter la construction de nos remparts, un jour viendra où elle nous recouvrira tous, murailles ou non.

Ce soir, les étoiles me paraissent moins étrangères que l’horizon. La forêt énorme et vaste, tapie dans la nuit, me terrifie. Devant ces bois, même l’obscurité nocturne aux astres livides semble pâlir.

Je m’apprête à quitter mon bureau de la forteresse de Salouis pour aller dîner à la gargotte, chez Jeannie Negadel, aux halles Samartin. C’est là-bas que j’ai mes habitudes le métali soir. C’est une cour des Miracles sous abri pour les meurt-la-soif et les crève-la-dalle, mais on y mange bien. Quoique chef de la sûreté, on a fini par m’accepter. Peut-être même qu’on me respecte. Allez savoir !

Ce qui me chagrine, c’est que d’après mes gardes, aucun vecteur ne s’est encore présenté aux portes Transbourgeoises.


mercredi 29 juin 2022

DRAGEONS, partie I : "Les Sept Derniers Jours de Brest" 1/21

Cet été, découvrez en feuilleton la première partie de mon roman DRAGEONS. Chaque semaine, deux chapitres paraîtront sur ce blog.




Notes de Pol Otenn, l’aéronaute

Le métali 28 jovial, an 26

C’est sans rire une belle soirée de fin d’étemps. La lumière rasante est chaude sous une pluie fine d’acier et, tout là-haut, plus haut que mon ballon d’observation, un arc-en-ciel fait un détour au-dessus des quartiers de Salouis et Samartin. En bas, étendue par terre, il y a Brest. La ville se fond dans le mouvement immobile des nuages et trempe sa lumière dans une eau où elle a toujours pied.

Je ne vis bien que dans son ciel, au sol j’étouffe. Ici, où le vent m’ôte pourtant l’air de la bouche, l’existence devient possible.

Brest est plane, lisse et sale. Elle n’a plus son relief d’autrefois. Qu’on la voie d’en haut ou bien d’en bas, elle offre le même spectacle mais sa forme change et les aiguilles de ses digues s’allongent selon que je me situe à la verticale (le filin de mon ballon formant un angle droit avec le sol du centre-ville) ou bien en oblique, ou même carrément au large en débordant sur la rade. Brest sue par tous ses ports. La perspective de ses murs s’étale aussi. Les remparts sont haut, mais pas autant que les falaises d’en face.

Il est tard. Les panaches de fumée noire se détachent enfin des cheminées. Le travail a cessé. Les usines ferment. Comme tous les métalis, les fonderies ont tourné toute la journée. Les coups de marteaux faisaient à cette hauteur un bruit ridicule de coup de torchon.

Dans les logements la lueur des lampes à huile cligne de l’œil tandis que la rougeur des haut-fourneaux, chauffés à blanc tout le jour, grimace sous la flotte puis s’éteint.

Brest est silencieuse et se rabougrit à mesure que je m’élève.

Son cadastre sirupeux me donne le vertige.

« Agglomération », c’est le bon mot pour ce fatras de murs et de toits.

A l’ouest, les céréales poussent dans les anciennes fondations des immeubles de Recouvrance.

Plus loin, vers l’est, l’Elorn coule par-dessus le pont de l’Iroise, effondré dans l’eau, puis passe entre les arches de l’antique pont Louppe reliant toujours Brest à Plougastel. A l’opposée le goulet, béant mais bouché par le Mulgulum de vase et de déchets océaniques.

A cette heure tardive la rade n’est plus verdâtre mais sent toujours aussi mauvais. Un marais salant moussu recouvert d’algues et d’écume pétrifiée. Les centaines d'années de pollution ont rendu la rade impraticable, mais c’est pourtant cette infâme pellicule verte qui nous fait vivre. Avec un peu d’imagination, c’est en quelque sorte notre prairie encaissée dans la vallée.

Tous les bateaux sont au port, attachés aux quais qu’ils ne quittent plus (comment pourraient-ils voguer dans cette mélasse ?) et font office de cité lacustre, entourés qu’ils sont de maisons sur pilotis. C’est là qu’on ramasse l’algue à pleine main en se penchant par-dessus bord pour en faire ensuite à peu près tout : du comestible, de la boisson et même de l’engrais. C’est l’abondance : on n’aura pas assez de toutes nos fabriques et de tous nos corps à nourrir pour épuiser cette denrée verte.

Depuis quelques temps la ville s’est payé des remparts en louant des bras pour la cause. Les murailles sont hautes autour de Salouis, le centre-ville, mais celles de la deuxième enceinte, construites sur le pourtour, sont plus imposantes encore. Brest se contracte : ce qu’elle perd en superficie, elle le gagne en hauteur de murs. La ville s’est fortifiée grâce aux vieux immeubles démantelés dont elle réutilise tous les matériaux. On se félicite d’avoir dévié le cours de la Penfeld, qui traversait Brest autrefois, pour la contraindre à nous border sur le flanc ouest. Dans l’ancien lit de la rivière, au cœur de la ville, on a planté des jardins, des potagers et même des vergers dans les bassins de l’Arsenal. Cela nous change des algues, du moins quand les récoltes sont abondantes.

Si on veut mon avis, ce ne sont pas ces gros travaux qui changeront quoi que ce soit à la progression fulgurante de la forêt venant de l’est. C’est vrai, cela nous occupe et nous donne l’illusion d’agir mais, soyons sérieux, si notre bourgmestre a fui, c’est que la situation est critique. M. Saul Acedia était connu pour son calme et son courage ; il n’a pas déserté sans raison. Certains disent qu’il est parti pour nous sauver ; d’autres, qu’il s’est donné la mort quelque part. Moi, je dirais qu’ici, dans les airs, on ne craint pas la forêt. Il suffit de prendre de la hauteur.

En fait, le ciel est mon bureau. C’est là que j’exerce mon boulot de sentinelle. Je travaille en silence avec seulement la découpe du vent dans mes cordages et le froufrou du réchaud dans le ballon. Comme on n’a plus les vagues ni les mâts, il reste ce travail de surveillance que je fais d’ailleurs assez mal étant par trop contemplatif. « Vigile aérien » c’est une profession qui a de l’avenir en ces temps incertains.

Moi, ce que j’aime ce sont les bourrasques de brumes inodores qui vous changent, un temps, des émanations de la rade, et puis ce vide immense de l’air, tout autour, que ma vue ne peut jamais combler. Même les coups de soleil par temps pisseux me vont. Cette vie dans le ciel on ne s’y habitue jamais, on s’y attache.

J’aime aussi mon ballon qui n’en fait qu’à sa tête, maintenu au sol par un filin que la milice urbaine enroule le soir venu et déroule au matin. Je suis un cerf-volant avec de l’embonpoint.

Cela dit c’est fatigant de flotter au vent les yeux ouverts toute la journée sans faire quoi que ce soit. En fin de journée j’éprouve de la sympathie pour les drapeaux, les bannières, les girouettes au sommet des clochers et leur ménagerie de fer blanc qui me font des joies quand je rentre. Eux seuls doivent me comprendre et je les comprends aussi.

Je voudrais connaître les champs lointains d’où s’évapore l’horizon. Ma patience se crève les yeux là-dessus. Ah les deux parallèles vertes et bleues de l’est… C’est de là-bas que la forêt vient, c’est là qu’il faut aller. Moi qui vois toute la forêt, je sais de quoi je parle. Ce n’est pas comme les Brestois qui vivent entourés de murs et de rumeurs et qui se croient autorisés à en parler sous prétexte qu’ils la craignent. Qu’ils tremblent, tiens ! Leurs peurs ne seront jamais aussi vastes que la réalité. 

La corde de mon aérostat trépigne et ma nacelle gémit. Je redescends doucement. C’est Brest qui me rembobine. Ses rues émergent du ciel, ses boulevards s’animent d’une vie infime et je chute encore, lentement. Tous les murs de la cité s’éloignent les uns des autres après s’être embrassés tandis que j’avais le dos tourné. La lueur du soir s’estompe à mesure que je m’enfonce dans la constellation des becs de gaz et des torches. Les toits bourgeonnent de lucarnes. Les illusions d’optique, dues à la hauteur, cessent : le spectacle de l’altitude était truqué.

Je suis tout prêt d’atterrir.

Me revoilà au sol. A peine descendu de ma nacelle, je remets mon rapport à Diogène Savète, mon supérieur. « T’as l’air crevé » me dit-il, la voix couverte par le bruit de mon ballon qui se dégonfle.


mardi 21 juin 2022

Let’s Dance, villanelle (d’après la chanson de David Bowie)

 

 
Danser dans ses pas la transe
D’un tube entendu partout.
Quand bat son plein la cadence
 
Stroboscope et flash d’ambiance
N’ont pas le feu de ses joues.
Danser dans ses pas la transe !
 
Pas un baiser d’excellence
Ne vaut sa main sur mon cou
Quand bat son plein la cadence.
 
Les sens en effervescence
Il faut, fou parmi les fous,
Danser dans ses pas la transe.
 
Sans dire un mot, la romance
Se poursuit dans nos cœurs saouls
Quand bat son plein la cadence.
 
S’en tenir à l’innocence
Des sentiments et, surtout,
Danser dans ses pas la transe
Quand bat son plein la cadence.

samedi 11 juin 2022

Le Pont, rondel

À mon frère, Anatole


De rive en rive un éventail
De bois, de pierre ou de béton
Déploie sa structure en ferraille
Par-dessus fleuve et fossé. Pont

Qui s'élance inerte, en tenaille
Sur les bords comme un trait d'union,
De rive en rive en éventail
De bois, de pierre ou de béton.

Force à l'équilibre au travail,
Statue d'élan prise au rebond,
Ricochet d'arc en suspension
Qu'un tirant d'air et d'eau tiraille
De rive en rive en éventail.

Anguilla anguilla

  Ce poisson, moitié ver marin, moitié serpent,  grandit dans nos cours d’eau mais provient des Antilles.  Il franchit l’océan, délaissant ...