mardi 13 décembre 2022

Désamour en cage


        J’ai trouvé un manuscrit ce matin en jardinant. Il était dans la haie. J’en traduis l’essentiel :

        « Les chances de sortir de cette prison sont infimes. Cela fait bientôt trois jours que nous sommes enfermés dans une vaste prison lumineuse où nous étouffons.

        Notre cellule fait 30 mètres de long sur 15 de large. Les parois, faites d’une matière translucide et trouble, sont hautes de 15 mètres au moins. Elles sont impossibles à escalader et quand bien même on y arriverait, le plafond, qui est gigantesque, n’offre aucune issue. L’intérieur de notre geôle est vide autant qu’il est spacieux et nu. Pour seul décor, j’ai mes camarades codétenus qui croupissent comme moi.

        Nous sommes une petite dizaine. Nous avons appris à nous connaître durant ces trois jours, mais dans la peur et l’appréhension. Ici, la méfiance règne. Certains sont devenus fous, d’autres sont malades et n’en ont plus pour très longtemps à vivre. Les cris, les gémissements résonnent dans l’habitacle. J’ai dit qu’il n’y avait aucun meuble ; nous dormons et nous nous asseyons à même le sol qui est d’ailleurs fait de la même matière que les murs : translucide et trouble.

        Même si nos geôliers nous donnent de quoi boire et de quoi manger, nos existences sont précaires à cause des mauvaises conditions de vie. Comme rien n’est jamais lavé, l’hygiène devient déplorable et, bien sûr, l’intimité n’existe pas.

        Les jours se suivent et se ressemblent. Nous ne savons pas combien de temps durera notre réclusion. Le temps est aboli. Nous flottons entre des parois qui ne sont ni des vitres ni des murs, mais l’un est l’autre à la fois. Je ne me figurais pas l’enfer comme ça, il est d’une clarté terrible. En arrivant ici, je me croyais tout à fait vivant, maintenant, je commence à en douter. Quel jugement attendons-nous ici ? Et pour quel crime ?

        Tout à l’heure, nous avons cru mourir. Notre prison de cristal a bougé dans tous les sens. Des formes vagues et gigantesques passaient à toute vitesse derrière nos murs transparents. Le plafond s’est ouvert. Nous avons vu le ciel et une forme énorme. Nous nous sommes tenus prostrés, autant par peur que par un sentiment sacré qui nous glaçait le cœur et les os.

        Aujourd'hui, l’ennui, la détresse et la promiscuité.

        Quelques jours ont passé. La vie est intolérable. Les dieux (ou les démons ?) lâchent au-dessus de nos têtes une quantité invraisemblable de nourriture après des journées entières de jeûne. Cela fait un boucan du tonnerre et deux codétenus se sont retrouvés ensevelis. Nous les avons sauvés en grattant dans la nourriture que nous mangions simultanément tant la faim nous tiraillait.

        L’heure des repas est complètement anarchique. La pitance tombe du ciel de jour comme de nuit. Notre plus grande frayeur est de périr étouffé sous elle, en plein sommeil.

        Le résultat de cette administration des repas, c’est que nous mangeons dix fois trop sans parvenir à épuiser le monticule de nourriture qui finit invariablement par pourrir et devenir infectieux.

        Les dieux (les démons ?) s’amusent-ils à nous voir périr dans nos déchets ? On voit parfois des formes immenses et vagues passer derrière les cloisons troubles de notre prison.

        Deux semaines ont passé. Nous avons déjà enterré quatre des nôtres. Ou plutôt veillés, car il n’y a nulle part où creuser pour ensevelir nos morts. Le sol est aussi lisse et dur que les parois quoiqu’il commence à se couvrir de salissures.

        Notre prison est une fournaise depuis ce matin. Aucune ombre. Seulement un soleil gigantesque qui nous anéantit. La température ne cesse de grimper. L’insolation nous guette.

        Les dieux (les démons ?) viennent de nous verser des milliers de litres d’eau sur la figure. Mon journal est trempé mais nous sommes sauvés : nous avons pu étancher notre soif avant que l’eau ne touche le sol et devienne impropre à la consommation.

        Désormais, notre prison est une gigantesque flaque boueuse. Une buée, épaisse comme un brouillard, a envahi toute la cellule et nous sommes toujours en plein soleil. C’est dans un climat tropical étouffant que nous survivons. Pour l’instant, afin d’avoir les pieds au sec, nous nous sommes installés sur le tas de nourriture qui forme une île.

        Le soleil vient de se coucher. La température chute doucement et redevient supportable.

        C’est épouvantable. Deux des nôtres viennent de périr de dysenterie. Notre prison est un cloaque ignoble. A défaut d’autre chose, nous nous couvrons le visage avec les vêtements des défunts pour éviter de respirer les miasmes.

        Nous sommes sauvés ! Après de terribles secousses qui ont ébranlé notre prison et ramenés à la vie ceux que je croyais morts, et qui n’étaient que plongés dans le coma, nous avons atterri dans une jungle épaisse ; sains et saufs mais surtout libres !

        Nous avons repris des forces dans ce qui s’avère être un paradis d’abondance. Il y a des fruits, de l’eau pure et nous avons enfin pu dormir à l’abri de fourrés moelleux. Ce nouvel air salubre est infiniment bon à respirer. Nos cœurs débordent de joie et de reconnaissance. Nous voici enfin libres après ce si long séjour d’épreuves inhumaines.

        Nous avons élevé des totems en terre et des étendards fabriqués avec des branches de saules et des lianes pour glorifier les dieux. Louons-les ! Nous avons triomphé des démons et de leur enfer grâce à l’espoir et au courage qu’ils ont su nous insuffler.

        Nous partirons demain vers le sud, constatant qu’il est peut-être plus prudent de ne pas rester trop longtemps sur le territoire des dieux. N’abusons pas de leurs bonnes grâces.

        J’abandonne ces feuilles ici. Puissent-elles édifier ceux qui les trouveront. Gloire aux dieux et à leur infinie bonté ! »


        Voilà ce que contient le manuscrit. C’est un rouleau minuscule, une petite pelure de papier de la taille d’un ongle. L'écriture est en pattes de mouche. J’ai dû la déchiffrer lettre après lettre à la loupe.

        J’ai appelé ma fille pour lui passer un savon.

— J’ai vu ce que tu as fait dans le jardin, c’est très mal tu sais.

— Qu’est-ce que j’ai fait ?

— Tu le sais parfaitement. J’ai retrouvé ton terrarium renversé dans la haie et je sais que tu as fait horriblement souffrir les petites bêtes de ton élevage.

— Mais je les ai relâchées quand ils ne mangeaient plus. Ce n’est pas de ma faute s’ils ne bougeaient plus trop à la fin…

— Tu t’en occupes très mal. Combien de fois t’ai-je dit de ne pas laisser ton terrarium en plein soleil et de nourrir tes animaux quotidiennement mais par petite quantité et à heure fixe ? Tu leur as mis dix fois trop d’eau, tu aurais pu les noyer.

— Je n’ai pas fait exprès.

— Je m’en doute, c’est comme la dernière fois avec ton couple de baleines, tu les as gavées de plancton puis tu les as sorties de leur aquarium. Résultat, je les ai trouvées échouées sur la terrasse.

— Elles s’ennuyaient !

— Ne dis pas de bêtises ! Et puis tu sais très bien que ces bêtes-là, les hommes, sont sensibles et assez intelligents pour comprendre beaucoup de choses. Tu veux lire le petit texte que l’un d’eux a écrit et que j’ai retrouvé au fond du jardin ?

— Je ne sais pas lire l’humain.

        Puis ma fille s’est mise à pleurer. J’avais peut-être forcé la dose.

— Viens. Ne pleure plus. Je vais te montrer les petites constructions qu’ils ont faites pour toi. Tu vas voir, c’est mignon comme tout.

        Elle a ri quand je lui ai montré ces minuscules poteaux de terre colorée et ces étendards, pas plus haut que des cure-dents. Elle a demandé si c’était vraiment pour elle. Je lui ai dit que oui et, assises dans l’herbe du jardin, nous avons un peu parlé du peuple des hommes. Elle m’a dit qu’elle avait appris beaucoup de choses à leur sujet à l’école.

— On nous a dit que les hommes avaient tué beaucoup d’animaux.

— Je sais, mais ce n’est pas une raison pour les punir. La maîtresse a dû vous le dire. Maintenant qu’ils sont élevés en captivité, ils ne peuvent plus faire de mal à personne. Ce sont des animaux très sages et complètement domestiqués. Donc, nous devons être exemplaires, tu comprends ? Ce ne sont plus les bêtes sauvages et sanguinaires d’autrefois.

        Avant d’aller nous coucher, je suis allé chercher le terrarium au fond du jardin que j’ai nettoyé et rangé dans un coin. Puis, avant de fermer les volets, j’ai aperçu, à quatre ou cinq mètres des totems, ce qui correspond à une grande distance à pied pour des hommes, des points lumineux et un peu de fumée. C’est là qu’ils ont dû établir leur nouveau campement. Il est un peu tard pour appeler l’hommerie, et je n’ai pas le cœur à les déloger encore une fois. J’aime l’idée de leur laisser une petite chance. Après tout, c’est bien leur Terre que nous occupons et leur spiritualité primitive, pour ne pas dire leur superstition, m’a émue. Le dessin que ma fille a déposé sur mon oreiller y est aussi pour beaucoup dans ma décision de laisser faire : elle a dessiné un plan à leur échelle pour que les hommes puissent se repérer dans le quartier.


samedi 3 décembre 2022

Le Semainier (Novembre 2022)

Journal
PoèmeUn
Septain
Semaine
UnHepta
Syllabe
ParJour

Semaine 44, 2022

L'esprit occupé de riens
Pluie vent froid pompe à essence
Des champignons dans la tonte
Taillé la laurine en boule
Bu un cosmopolitan
Jeux discussions film le soir
Conduit mon frère à la gare

Semaine 45, 2022

Flaque aux reflets bruns du charme
Rap à la tombée du jour
Dans la vitrine un sari
Agité libre et oisif
Deux veaux craintifs près d'un chêne
Des jeux du matin au soir
Bleu nuit traînée nuageuse

Semaine 46, 2022

Un pont pluie fine un train passe
Seul à mon bureau songeur
Matin frais la ville est jaune
Sur un poteau un rapace
Eclaircie sur linge humide
Peinture allongée des champs
Ciel d'huile et bosquets de brosses

Semaine 47, 2022

Lucarne en vitrail de feuilles
Temps curieux mal assorti
Trouvé ce vers sous l'averse
A Paris klaxons dès l'aube
Un brouillard de route humide
Soirée avec Rémy D.
Un pic vert dans le gazon

vendredi 18 novembre 2022

Rez-de-jardin, quintil


Le frais métal d'air du matin
Bleu sabre au soleil émoussé
La rosée rasée de près brille
Flocons d'été dans l'herbe usée
Talus débarbouillé de jaune


lundi 7 novembre 2022

Le Semainier (Octobre 2022)


Journal
PoèmeUn
Septain
Semaine
UnHepta
Syllabe
ParJour

Semaine 40, 2022

Parti au cri du faisan
Quitté Sablé soulagé
Des enfants jouent sur un toit
Brume et soleil, trois pommiers
Je passe, un colvert s'envole
Apéritif au château
Planté un pelargonium

Semaine 41, 2022

Deux chevreuils sous mon nez passent
Un thé dans l'herbe à seize heures
Du saumon jeté aux guêpes
Concert à Coulans sur Woolf
Nuit, sale humeur, pluie d'automne
Vu des paveurs rue marchande
Course au bourg à vélo neuf

Semaine 42, 2022

Brume au-dessus des champs gris
Amendé, paillé le sol
Bille en bois trouvée par terre
Passé la souffleuse à feuilles
Temps d'été froid hors saison
De nuit, plein phare en campagne
On bavarde et le jour baisse

Semaine 43, 2022

Le cri d'un chat dans la grange
Un écureuil dans la brume
Chaleur, voyage en musique
Tulipier feu automnal
Calé au stop doigt d'honneur
Marché seul sept kilomètres
Matin clair des pies jacassent

samedi 15 octobre 2022

Le Dictaphone

En me promenant l'autre jour dans un vide-grenier, j'ai trouvé quelque chose qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer d'étrange.

Il s'agit d'un vieux dictaphone des années quatre-vingt-dix qui avait, à l'époque, l'intérêt d'être portatif. Hormis les piles qui avaient fondu à l'intérieur de leur compartiment et dégageaient une odeur forte et salée, l'appareil était, une fois nettoyé et rechargé, en parfait état de marche. Sur le chemin du retour, j'avais eu le temps de me demander quel genre d'enregistrement il pouvait contenir. J'étais persuadé que la cassette n'était pas vierge et c'est cette intuition qui m'avait poussé à l'acheter. Oui, je voulais éprouver cette joie secrète et mesquine qu'on ressent en écoutant avec indiscrétion ses voisins se disputer, depuis le pallier qu'on traverse, lentement, le temps de satisfaire sa curiosité. Je ne recherchais qu'un plaisir facile et distrayant, mais j'étais à vrai dire très loin du compte. J'allais passer des heures tourmentées à écouter et réécouter cette cassette.

Pour vous donner une idée très précise de ma trouvaille, et afin de garder une trace de ce document, car vous vous doutez bien qu'après une nuit d'écoute, la bande était inutilisable et la cassette bonne à jeter, j'ai retranscrit ces 12 minutes 46 secondes d'enregistrement. La tâche n'a pas été sans difficulté : la voix qu'on entend, une voix de vieil homme, était sourde et comme étouffée. Il m'a fallu la nuit entière pour taper intégralement son contenu, un casque audio sur les oreilles, le cœur battant si fort que je sentais mon pouls contre les oreillettes. Il faut préciser que l'enregistrement était déjà médiocre à l'origine et qu'il m'a fallu parfois mettre entre crochets les mots que je n'ai pas pu saisir. Je me suis appliqué, surtout, à ne pas dénaturer la voix caverneuse d'un vieil homme qui, s'il ne délire pas, a vécu des choses extraordinaires. Naturellement, je n'ai aucune image, ni nom, ni prénom ni aucun document d'aucune sorte sur l'homme en question et je regrette amèrement de ne pas avoir fouillé plus longuement le carton dans lequel se trouvait le dictaphone, au vide-grenier : il aurait pu contenir des éléments éclairants sur ce mystère.


PREMIER ENREGISTREMENT


Voilà je suis chez moi [il s'éclaircit la gorge] et je vais [silence] et je vais raconter rapidement ce qui m'arrive depuis ce matin [nouvel éclaircissement de la gorge] voire depuis quelques temps [silence] enfin peu importe [profonde respiration] J'ai des maux de têtes des élancements qui m'empêchent de me concentrer sur ce que j'ai à dire c'est pénible [soupir qui crée des parasites dans le micro] Bon [silence] Ça n'a rien de [il semble chercher ses mots] bizarre mais [silence] mais ça me réveille tous les matins ces élancements dans le crâne mais c'est pas de ça que je veux parler alors voilà j'habite tout seul dans une maison [silence, on imagine qu'il fait des gestes pour la schématiser] Voilà une maison toute simple quoi et en bordure de ville [il se gratte la tête] et il y a des champs tout autour de chez moi [toux bruyante] il y a des champs oui ou plutôt des terrains laissés à l'abandon ouais plus personne n'y fait rien de rien pas moi non plus hein [rires] oui pas moi non plus j'ai soixante-quinze ans je suis fatigué maintenant [murmures inaudibles, il parle dans sa barbe] Donc depuis quelques temps mais il me semble que c'est depuis toujours c'est tellement désagréable pour moi oui j'ai la sensation d'être [petits balbutiements] d'être non je n'en sais rien [rire haut perché qui surprend] peu importe [il se racle la gorge] enfin oui quoi je me regarde dans le miroir et c'est moi sans être moi oui je me reconnais bien sûr mais il manque quelque chose vous comprenez [il allume une cigarette] Il n'y a pas grand'chose à dire de plus si ce n'est que ça me chiffonne [on entend son briquet à plusieurs reprises] Je me sens aussi oppressé là à la poitrine c'est désagréable [il dit ça avec une voix affectée] Je me sens drôle et ça s'estompe vers midi environ après je vais mieux [il tire sur sa cigarette] Je mets une heure à me réveiller [il expire la fumée, légers parasites dans le micro] ouais une heure c'est très désagréable [silence] Alors j'ai envie de rien je vais au salon et je réfléchis c'est comme ça que je me suis dit que je pourrais utiliser le dictaphone pour me désennuyer [rires] oui je me suis dit que j'allais parler là-dedans [bruits parasites, il doit être en train de tapoter le micro] Je ne sais pas trop pourquoi mais c'est mon fils qui me l'a offert c'est vrai que j'aime pas trop écrire et je préfère parler [gros rire] aujourd'hui je commence à en avoir marre merde [silence] c'est vrai que c'est une drôle d'idée de parler tout seul mais ça m'occupe ça fait du bien c'est la première fois que je fais ça [bruit guttural] c'est vrai que j'ai des problèmes et que je ne sais pas toujours comment les raconter correctement [pause suivie d'une longue expiration] d'abord je suis tout seul mais je vais pas m'étendre c'est pas ça le problème du jour [reniflement] même si c'est vrai que je suis seul [silence] tiens j'entends la cassette tourner [rires] ça veut dire que ça enregistre pour de bon ah ça fait drôle de parler là-dedans tout seul [rires] On a l'impression de laisser un message sur un répondeur ça fait un peu ça on dirait [silence] mais personne ne l'écoutera c'est surtout ça la différence [pause, il se mouche] Oh ça vaut mieux de toute façon [il s'éclaircit la gorge] c'est pas banal c'est pas banal [il tousse] Oui j'ai l'impression que je suis timide avec ma propre voix [rires] bon donc aujourd'hui c'est un jour normal mais un jour normal au milieu d'autres jours normaux ça le rend anormal vous comprenez [courte pause] ça le rend sombre oui quelque chose comme ça et puis il y a des choses étranges comme le tas dans le jardin depuis hier et puis l'odeur [il reprend sa respiration] oui c'est plus ce genre de choses mes problèmes le tas et puis l'odeur [il tousse] ça sent mauvais ça prend la gorge et le tas dans le jardin n'était pas là la veille ça c'est quelque chose [il est brusquement en colère] ça me dérange je n'ai pas peur mais c'est très curieux non je n'ai pas peur mais c'est inhabituel voilà c'est le mot inhabituel [il reprend sa respiration] Quand on est vieux ce qui change de l'habitude ça surprend toujours un peu [légers rires] c'est tout je remarque une odeur et un tas et je crois que l'odeur vient du tas [il réfléchit] Oui c'est corroboré [?] je crois que c'est comme ça qu'on dit [pause] Je ne sais plus mais tout ça est lié il faudrait que j'aille voir le tas car j'ai une mauvaise vue et puis il me faudrait plutôt un appareil photo plutôt que cet engin ou même une caméra pour montrer le tas à quelqu'un et prouver aux gens que ça pourrait intéresser que je ne rêve pas [il reprend sa respiration] Je vois rien depuis ma baie vitrée mais je devine le tas et il n'était pas là hier je m'en serais rendu compte quand même je suis toujours dans mon salon [il rallume une cigarette] Ouais un tas un tas quoi [il doit être en train de regarder pas sa baie vitrée, le son est de moins bonne qualité : il a dû s'éloigner du micro] Et la mauvaise odeur [claques les cuisses] Je ne sais pas comment vous dire [il s'est rapproché du micro] ça ne sent pas le fumier ou je ne sais pas quoi les égouts le le [il cherche ses mots] enfin ça ne sent rien que je connaisse merde à la fin [il semble en colère] non c'est une odeur très forte [on entend « berk » ou « bon » ou « bah », difficile à dire] Je vis dans une petite commune et encore je vis très retiré et je peux dire que je n'ai jamais rien senti de tel y a rien y a pas je sais pas une usine ou quelque chose comme ça qui peut puer non [il a l'air agacé] d'usine ou même de déchetterie non [il cherche en marmonnant] Non y a rien y a les champs là ma baraque et mon jardin [on l'entend se gratter le menton] Ah et puis y a aussi ce putain de tas comme si ça suffisait pas bordel [il est très énervé, on l'entend taper du poing sur la table] là je suis contre la fenêtre j'ai le nez dessus eh bien il est encore là le con je vois toujours le tas tout trouble à cause de ma vue je vous jure [on entend un grincement de chaise, il doit être en train de s'asseoir] ah ça me fatigue ces emmerdements ce que je vais faire c'est que je vais aller le voir pour de bon ce tas le voir de près avec mes yeux merde [il est tellement énervé que le son grésille, on entend de nouveau la chaise grincer puis quelques pas et le bruit de sa baie vitrée qui coulisse on l'entend au loin crier « je ne vais pas appeler la police ou la gendarmerie quand même non c'est pas un nid de frelons au moins» puis très faiblement et de plus en plus faiblement jusqu'à ce que le son devienne inaudible : « non non c'est trop haut [ou « trop beau », on entend mal] » ensuite on entend des chants d'oiseaux au loin, car la baie vitrée est restée ouverte, pendant une trentaine de secondes. Tout d'un coup, on l'entend rentrer précipitamment, le souffle presque coupé en hurlant des propos pratiquement inaudibles : « non non ça fait presque cinq mètres oui ça fait... » puis il saisit le dictaphone et le coupe]


DEUXIÈME ENREGISTREMENT


Je rallume mon appareil pour dire ce que j'ai vu tout à l'heure [pause, il reprend son souffle, il a l'air tendu] J'ai eu très peur puis je me suis calmé [il tousse] ça m'a bien pris une heure [silence] Je suis allé voir le tas c'est un amas de un amas de [silence] je suis trop faible pour dire de quoi tant pis je ne suis pas encore prêt pour ça [silence] oui je ne veux pas réaliser encore [longue pause puis, très en colère] c'est bon j'éteins [il coupe le dictaphone]


TROISIÈME ENREGISTREMENT


Je n'ai pas dormi cette nuit j'ai pensé au tas dans mon jardin et je ne sais pas quoi faire [long silence, on l'entend marmonner] comme je n'arrivais pas à dormir je me suis levé pour aller voir le tas même si je ne sais pas encore quoi en faire [silence, il réfléchit] J'y suis allé avec ma lampe torche car il faisait nuit noire et je voulais bien tout voir nettement pour ne pas dire ici n'importe quoi et parler en connaissance de cause [mots inaudibles prononcés à voix basse] J'ai même pu toucher mon tas [rires] mais je ne sais plus ce que je voulais dire sauf peut-être décrire le tas eh bien d'abord je ne m'étais pas trompé l'odeur vient de là mais je m'y suis fait et je n'avais pas du tout peur en voyant le tas [silence] oui pourtant c'est un monticule oui on peut dire que c'est un monticule c'est un monticule de corps j'ai dit le mot c'est plein de corps [son débit est très rapide] enfin quand j'ai vu que c'étaient des corps je suis quand même parti pour m'éloigner jusqu'à ce que je vois de nouveau flou pour me rassurer puis je me suis rapproché petit à petit pour voir que c'étaient bien des corps et c'est là que j'ai touché [long silence] Bon mais si c'est pas aussi effrayant que je l'avais cru c'est parce que [rires] c'est parce que ce sont mes corps ou plutôt plein de corps qui me ressemblent si j'ai bien vu avec la lampe torche [il reprend son souffle] pas n'importe lesquels donc [voix basse et affectée] des corps immobiles peut-être morts et qui me ressemblaient et ça n'avait rien de [il cherche le mot juste] rien de morbide mais je préfère m'arrêter là car j'ai mal à la tête et il est très tard [il éteint laborieusement le dictaphone]


QUATRIÈME ENREGISTREMENT


J'ai passé la matinée sur mon tas pour voir à la lumière naturelle tous ces corps qui ont dû m'appartenir je ne vois pas d'autres explications [il s'éclaircit la gorge] hier soir je les ai touchés pour voir s'ils remuaient un peu mais pas du tout mais ils sont pas raides non plus on dirait plutôt qu'ils dorment les uns sur les autres pourtant ils sont froids [il allume une cigarette] et donc oui j'ai remué mon tas pour voir ceux du dessous et ceux-là sont toujours comme moi ils me ressemblent parfaitement mais ils sont plus jeunes c'est-à-dire que c'est moi en homme mûr puis moi en jeune homme adolescent enfant etc [il dit ça avec beaucoup d'assurance] Plus je vais à la base de mon tas plus je remonte dans le passé de mon corps je ne sais pas si je suis très clair [rire de circonstance] Il faut croire que j'ai eu plusieurs corps pour une seule vie ce qui est surprenant voyez-vous [il continue ce monologue d'une voix très sûre et un peu désagréable, on l'entend tirer sur sa cigarette] J'ai eu pour ainsi dire plusieurs enveloppes qu'on a disposées en tas dans mon jardin de la plus ancienne à la plus vieille voilà tout c'est très simple [il rit en toussant] oui j'ai vu ça comme le mystère de la mort enfin éclairci pour moi c'était [il ne finit pas sa phrase] même pas inquiétant non mais [il fait un bruit avec sa langue qui pourrait dire « ça en dit long »] je vais m'arrêter là j'ai besoin de réfléchir [il éteint le dictaphone]


CINQUIÈME ENREGISTREMENT


Je suis très heureux de mon tas je le fais fructifier tous les jours car je meurs assez souvent ces jours-ci je l'ai remarqué mon tas grossit à vue d’œil de jour en jour c'est très original [il dit cela d'une voix claire et gaie] oui ça me plaît bien en fin de compte [silence pendant lequel on l'imagine sourire] eh oui le lendemain hop le corps de la veille le mien hop finit au-dessus du tas avec les autres et si je me lève assez tôt pour aller voir eh bien il est encore un peu chaud de sommeil [rires] Parfois j'ai du mal à m'endormir car je me demande tiens quand est-ce que je vais finir sur le tas et quand est-ce que mon corps de demain va remplacer celui-là dans mon lit c'est une histoire de fou [il a l'air agité puis, long silence] c'est en quelque sorte mon fumier [rires] ah oui et puis c'est mieux que les souvenirs et les photos et tout ça car j'ai devant moi dans mon jardin toute ma vie passée que je peux feuilleter en soulevant une à une mes carcasses [soupir de contentement] oui il suffit de soulever les corps ça demande un peu d'effort mais ça vaut la peine et donc plus on descend dans le tas que je creuse de l'intérieur un peu comme le cratère d'un volcan eh bien plus je descends plus je tombe sur les corps de ma jeunesse mais ce sont aussi les plus détériorés fatalement [pause, j'imagine qu'il écrase sa cigarette, on entend le cendrier qu'il pose sur la table, à moins que ce ne soit un verre] Je sais ce que vous allez dire c'est sale les corps eh bien non d'abord parce que ce sont les miens et puis c'est la nature c'est comme ça que je vois les choses [toux bruyante] oui non ce n'est pas sale vous savez tout ce qui vient de notre propre corps à nous eh bien on le trouve moins sale et répugnant que ce qui vient du voisin c'est comme ça [silence] et puis ce sont mes corps vous vous rendez compte [voix faussement indignée] c'est pas rien [il rallume une cigarette] c'est même assez émouvant on les revoit comme ça en paquet mais je me demande d'où ils viennent et qui s'en occupe aussi bien car moi je n'ai rien à faire ça se met en pile tout seul dans mon jardin [il continue d'une voix un peu contrainte par la cigarette qu'il a en bouche et qu'il vient d'allumer] Heureusement que je n'ai pas de voisins les pauvres [rire enroué] déjà pour l'odeur et puis ils se demanderaient ce que c'est que tout mon bordel [quinte de toux] mais quand même peut-être qu'il serait plus prudent de rentrer tout ça chez moi oui mais où ah je me le demande [bruit de bouche qui signifie « zut » puis on l'entend se gratter la tête] oui et puis ce serait du boulot de porter tout ça il y en a bien une centaine oh oui au moins [long silence] oui en définitive ils se détachent de moi et tombent par terre dans le jardin pendant mon sommeil [rires] je suis un peu comme un oignon qu'on épluche comme ça [il se lève en soupirant] je me demande quand tout ce manège se terminera parce qu'il faudra bien que ça cesse ça ne peut pas durer indéfiniment mon jardin serait trop petit ou alors c'est ça qu'on appelle l'éternité [il termine cette phrase en baissant un peu la voix, comme quelqu'un qui vient de comprendre quelque chose d'important] D'ailleurs moi je sens que ça commence à me fatiguer de donner un de mes corps dans mon sommeil pratiquement tous les jours on m'enlève quelque chose c'est pas anodin [il réfléchit en se grattant la nuque ou le menton] bon après tout on perd bien des poils des cheveux des ongles et même aussi nos dents et personne n'a rien à redire alors pourquoi pas un corps de temps en temps mais un peu plus vieilli à chaque fois de plus en plus [silence] bon je pense aussi aux peaux mortes et aux excréments mais c'est pas tout à fait pareil non plus [il a envie de rire mais il se retient] c'est peut-être normal ce qui m'arrive peut-être même que tout le monde est au courant et qu'on me l'avait caché [silence] Ce n'est pas moi qui m'empile tout seul tout de même il y a bien quelqu'un qui sait et qui ne me dit rien [puis, mots inaudibles] je trouve quand-même que j'ai vieilli quand je regarde les corps de ma jeunesse alors parfois je repousse une main un bras une jambe pour voir encore en-dessous un autre un peu plus jeune [silence] et il n'y a jamais d'intrus dans mon tas c'est toujours moi il n'y a ni amis ni membres de ma famille [longue pause] je me recueille sur ma tombe à l'air libre [il tousse] ce qui me surprend beaucoup c'est que les corps en théorie les plus jeunes donc au fond du tas ont des ossements qui sont plus vieux encore que mes os de vieillard ça c'est surprenant [reniflements puis il dit d'une voix émue] ils ont pourri les salauds il faudra que je me renseigne sur tout ça ça ne peut plus durer à la fin [il coupe le dictaphone]


SIXIÈME ET DERNIER ENREGISTREMENT


J'ai regardé dans mon encyclopédie [silence] ça ressemble aux mues on perd sa peau mais on est toujours en vie [silence, il réfléchit] ce qui veut dire que la mort c'est tout le temps tout le temps et même avec mon tas eh bien je ne sais pas exactement ce que c'est que la mort finale [pause] mais je suis lessivé [il soupire] je me remets de la mort comme d'une longue maladie [rires] merde alors il y a toujours les grandes questions et en plus j'ai mon tas [mots inaudibles, puis il coupe le dictaphone]


lundi 3 octobre 2022

Le Semainier (Septembre 2022)

Journal
PoèmeUn
Septain
Semaine
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Syllabe
ParJour


Semaine 36, 2022


J'ai désherbé deux parterres
Nettoyé toute une allée
Pétri la pâte à pizza
Fait du tri, classé mes notes
Pris dans un fossé des poires
Trouvé un vinaigrier
Aménagé mon bureau

Semaine 37, 2022


Débroussaillé, fait du quad
Tondu l'herbe et les orties
Au Mans, marché, lu, écrit
Jardiné, calligraphié
Ménage et course à la ferme
Aperçu ce soir des biches
Vu dans un jardin des carpes

Semaine 38, 2022


Construction d'un composteur
Froid soudain, lecture au chaud
Un café près du jet d'eau
Chant du coq, seul à vélo
Fait des vers au PMU
Marché triste au parc Brassens
Songe au balcon, chant d'automne


Semaine 39, 2022


Une abeille à ma fenêtre
Fumée d'un champ sur la route
Bu du bouillon en thermos
Levé tôt, lu, bien écrit
Froid. L'herbe a la rosée blanche
Noire odeur des rues pavées
Répandu terre et broyat

jeudi 8 septembre 2022

DRAGEONS, partie I : "Les Sept Derniers Jours de Brest" 21/21

Cet été, découvrez en feuilleton la première partie de mon roman DRAGEONS. Chaque semaine, deux chapitres paraîtront sur ce blog.

Ici, le début du roman

Là, le chapitre précédent

Notes de Pol Otenn, l’aéronaute

 

            Lingeri 3 fructôse, quelque part au dessus de la forêt

Mon rêve se réalise en plein cauchemar. Je vais quitter Brest. Les portes Liberté viennent de sauter. Je file à l’est avec M. Savète, mon patron, pour une mission d’intérêt général.

Le trop plein d’émotions me fait respirer par la bouche à plein thorax.

Nous nous envolons immédiatement.

Monsieur le coopérateur est hystérique, il coupe lui-même les amarres. Tant pis pour les vérifications d’usage, j’espère que les mécaniciens ont réparé la nacelle.

La chaîne de l’aérostat, d’habitude tendue entre ciel et terre, ondule dans le vide comme un geste d’adieu.

Brest est un marais fumant, une éclaboussure. Je ne suis pas mécontent de partir, même si la mission s’avère dangereuse.

La forêt est vraiment terrifiante. Elle se déplace autour de la ville comme jadis une meute de loups. Elle serpente et se coule dans les vals. Elle montre les crocs, acérés, de ses pinèdes. Dans les prés rares, elle a l’œil louche. Le vent la fait mugir. La forêt froisse nos derniers morceaux de campagne grise dans ses mains aux doigts d’arbres morts.

Diogène, d’habitude si pointilleux sur son apparence, n’a pas eu le temps de se faire la barbe. Comme moi, on l’a réveillé et jeté dans l’aérostat. Il se tient à la rambarde. Non, il s’y cramponne.

Je le vois bien, son corps n’est pas à l’aise dans la nacelle. On dirait qu’il fait de son mieux pour ne pas céder au vertige. Ne pouvant plus compter sur lui, je vais devoir prendre les choses en main. Diogène n’est plus mon patron, il n’est plus chef de la sûreté. C’est juste un homme. Essayons de briser la glace.

Je jette par-dessus bord mon a priori sur lui, avec le lest.

La forêt à perte de vue, Brest derrière nous.

Hélas, nous ne volerons pas bien loin, j’en ai peur. Ce ne sera guère plus qu’un saut en hauteur, mais dans un ballon. Le gaz va bientôt manquer et nous devrons nous poser. Mon aérostat n’est pas prévu pour ce genre d’expédition.

Premières paroles de Diogène, un peu agacé par mes petites attentions envers lui : "Occupe-toi de voler le plus loin et le plus longtemps possible. Laisse-moi le temps, je vais retrouver mes esprits."

"Tu peux compter sur moi." J'ai répondu. Le tutoiement est passé, comme un léger trou d’air.

Jamais vu une aube aussi belle. Des plaques de magma sur une banquise de nuages. Il y a même, dans un coin du ciel, un petit point bleu pâle : c’est la lune.

On dirait que les nuages se tiennent à l’horizon pour nous laisser passer. Malheureusement, ça ne suffira pas. Il faudra bientôt atterrir.

Je claque des dents sans avoir froid et je frissonne d’excitation.

Diogène, lui, tremblote et grelotte franchement.

Allez ! Plus légers que l’air, plus chauds que les brûleurs ! Et du nerf !

 

Fin de la première partie

A suivre...


Anguilla anguilla

  Ce poisson, moitié ver marin, moitié serpent,  grandit dans nos cours d’eau mais provient des Antilles.  Il franchit l’océan, délaissant ...