mardi 5 mars 2024

Sommeil paradoxal




Quand tout tire
Et tout lâche
Au repos
D’un côté
Ou de l’autre
Quand tout tire
Et tout lâche
Au repos
Conscient juste
Un instant
Phase à phase
De dormir
Excédé
Par le jour
Entêté
De pensées
Les yeux clos
Dans le noir
La lumière
Sans la voir
Passe en trombe
Et retombe
Comme un grand
Déversoir
Le drapé
Des paupières
N’y peut rien
Le sang rouge
Irriguant
La rétine
De reflux
Cristallins
Allongé
Mon cœur mâche
À l’oreille
Des idées
Violacées

Pour seuls tambours
Mes deux iris
Vont et viennent
De loin en loin

Je dors.

lundi 26 février 2024

Le ver luisant (I,7)





Passant
À l’heure
Couleur
De sang,

Je vois
Ma tombe
Et tombe
Sans voix.

Devant
La plaque
Je claque
Des dents.

Un ver
Luisant
Géant
L’éclaire :

« Ci-gît
Phtisique
Lubrique. »
Surgit

De l’ombre
La femme
Infâme
Et sombre.

« Tue cette
Gorgone ! »
M’ordonne
La bête.

« Non. » Dis-je
L’insecte
Abject
Se fige.

L’œil vide,
Fielleux,
Je le
Lapide.

Malheur !
Il brille,
Vacille
Et meurt.

« Qu’as-tu
Fait là ? »
Dit la
Déchue.

« Vois-tu,
Je t’aime.
Sans même
Vertu

Je te
Préfère
Au ver,
Adieu.

Que tous
Les hommes
Prient comme
Des poux. »


lundi 19 février 2024

Podésie n°2

 



Vers la mer, la sphère en feu décroît.
Elle a lu le ciel en filigrane
Pour plonger, en météore adroit,
Dans le creux de l'oreille océane
Où sont les récifs murés de crânes.


lundi 12 février 2024

Souffleuse à feuilles



C’est un râteau sans dents
qui sans jamais toucher le sol balaie les feuilles.

J’enfile un casque anti-bruit de chantier.
La machine est bruyante.
Le son étouffé du rotor se change en houle
et, dans la marée de l’automne,
j’avance.

Je ratisse au courant d’air
l’humus et le gravier fin
qui s’en vont par faisceaux d’or
ou bien par vague, en roulant.

Je deviens le bras droit de la bourrasque,
braquant l’air impétueux
sur tout ce qui se racornit,
sur tout ce qui se recoquille,
sur tout ce qui déjà brunit,
avant que tout ne s’éparpille
dans les allées du grand jardin.

La souffleuse est fouisseuse.
Son embout comme un groin
a trouvé sous la mousse
des glands qui ont germé.

J’éteins la souffleuse et j’entends la mer :
le ressac
a remplacé la houle
dans mon casque.

Je remise à l’intérieur
la rallonge et l’enrouleur
près de la souffleuse à feuilles.
Je leur préfère
le râteau japonais, les gants et la poubelle
dans laquelle on tasse au pied
ces kilos de balayures.

Le lendemain
le vent se lève
et tout est à refaire.

lundi 5 février 2024

Je me creuse


Attentif
Je me manque
Endormi
Je me manque
Vigilant
Je me manque

Et je me rate
Vigilant
Je me rate
Endormi
Je me rate
Attentif

De profil, de face aussi
Je me rate et me manque
Perdu de vue sans me voir

Précédant mes envies
Pressentant mes désirs



lundi 29 janvier 2024

L'enfant crie, terza rima (I,6)




Arrachez du lit l’homme en herbe
Quand, sur son visage au repos,
La lèvre est douce, encore imberbe.

Dans le noir, bandez ses yeux clos.
L’enfant crie, saisi par surprise.
Menottez-le, bras dans le dos.

Ne relâchez pas votre emprise :
Griffez ce corps, saignez-le bien
De vos dix doigts crochus en guise

De couteaux. Lapez comme un chien
Son sang, ses pleurs. Concupiscent
Jusqu’au dégoût. Puis, bon chrétien,

Portez secours à l’innocent
À ses yeux bleus, rendez la vue.
Rassurez-le d’un air décent

Afin que, prise au dépourvu,
La proie vous voie comme un sauveur.
(La manigance était prévue.)

Tourner ce crime en sa faveur,
C’est goûter, sans contrepartie,
Du mal et du bien la saveur.

Souffrez pourtant que vous châtie
La victime. Et, sous la torture,
Bourreau, restez à sa merci

Autant que l’éternité dure.


Poème inspiré d'un passage des Chants de Maldoror
par le comte de Lautréamont


dimanche 21 janvier 2024

Sonnet sur écoute : La grande galerie de l'Évolution

 



Au musée parisien de la faune empaillée,
je me tenais tranquille un micro à la main
pour capter tous les sons des visiteurs : gamins
surexcités, parents et foule émerveillée

devant ces collections de corps dépareillés
couverts de cuir, de poils, de plumage et de crin.
« Interdit de toucher » fait tout bas le gardien
aux enfants turbulents : « faut pas les réveiller ! »

Près de la chouette Harfang quelqu’un dit : « C’est Hedwige ! »
« Non, on ne descend pas » dit un père à sa fille.
« En tout cas, on descend du chimpanzé » me dis-je,

en fixant la savane au parquet de sapin
des animaux discrets, qui n’ont plus peur quand vrillent
leurs tympans sourds aux cris d’homo sapiens sapiens.

Monologue apocryphe

  [ Ce manuscrit sans date est incomplet. Il commence au troisième folio. ]        Je ne me suis jamais senti de mon temps. Comme beauco...