lundi 23 octobre 2023

Grande surface, satire




Un bâtiment sans chair et tout d’un seul squelette
Percé de baies vitrées ou ondulé de tôles

Laideur sans gêne
Vice encerclé
Par l’autoroute
Bondée d’engins
De ville en ville
Jusqu’au bouchon
Barbelé d’offres

Graffiti de slogans lumineux
Aux néons annonçant le néant
La chasse à l’homme et l’achat forcé

Clés, portées, partitions
De musique étriquée
De prix     inscrits     en gris
Sur des tickets de caisse

Même odeur neutre et minérale
De propreté sale
Même
La lumière est vendeuse

L’enfer est au plafond des grands supermarchés

lundi 16 octobre 2023

Pareil au squale (I,2)



Ô monstre
Invoquer la haine
Pour renifler pareil au squale
Voluptueux dans l’eau belle et sale
L’émanation rouge
Du sang ?

Ton nez
Démesurément
Dilaté par ton plaisir vil :
D’ineffable extase immobile,
L’espace embaumé
D’encens.

Bonheur
Complet, rassasié
Des anges.



(Poème librement inspiré d'un passage des Chants de Maldoror)

lundi 9 octobre 2023

Le Semainier (Septembre 2023)

 

Semaine 32, 2023

L'if envahi de glycine
L'ombre écœurée d'un bouleau
Bruit continu des travaux
Solitude équilibriste
La routine est mon royaume
Ma liberté d'enfant coi
J'emploie mon temps à loisir


Semaine 33, 2023

Bleu ciel brossé de cirrus
Pluie soudaine au gris zénith
Vertige empêtré de lierre
Passe au tamis mon humeur
Noir brouillard de chaleur floue
Chemin comme un coup de craie
Bouffée d'air frais flambant neuf


Semaine 34, 2023

L'aube aux échos sourds d'un bois
Feuillage assoiffé de sève
Le matin beugle un chant pur
L'orage a chassé le jour
Tout patiente au ralenti
Nuit d'aplat noir étoilé
Frisson lové dans le son


Semaine 35, 2023

Ma fatigue est immersive
Le vieux cellier sent la pomme
Rosée qui perle au rosier
Etendue d'épis fauchés
Trottoir vallonné de flaques
Nuit flashée d'éclairs qui tonnent
Pieds nus dans l'herbe assoupie



Fin du projet Le Semainier
(1 an / 52 poèmes)

dimanche 1 octobre 2023

Indésirable





    Il ne se souvenait plus depuis combien de temps il recevait ce type de mail. Deux ans ? Trois ans ? Où avait-il laissé son adresse électronique pour être à ce point harcelé ? Il recevait quotidiennement des mails aux objets racoleurs :

    « Matthieu plus que quelques jours pour profiter de notre offre. »

    « Matthieu, ne laissez pas passer cette occasion ! »

    « Matthieu, ce produit est fait pour vous. »

    « Joyeux anniversaire, Matthieu ! Souscrivez rapidement à notre abonnement pour recevoir une remise exceptionnelle. »

    Au début, il s’était contenté de les supprimer, un par un et au fur et à mesure qu’il les recevait, en se jurant bien de ne jamais les lire. Sa corbeille se remplissait de centaines de mails non lus et le chiffre grossissait de semaine en semaine.

    Comme des fourmis qu’on écrase du bout des doigts, il cochait frénétiquement les mails à supprimer. C’était comme se gratter quand ça démange, il en retirait une sorte de plaisir douloureux.

    Au bout d’un moment, las de désherber ces pourriels, qui arrivaient toujours en quantité, il finit par se résoudre à cliquer sur l’onglet de sa messagerie « considérer ce mail en tant que spam ». « J’aurais dû le faire plus tôt, se dit-il. On croit que l’expéditeur va se lasser avant nous, mais c’est une erreur. Sa grande force, c’est qu’il n’abandonne jamais. »

    Il devait parfois ouvrir ses indésirables pour retrouver un billet de train ou un mail important qui s’était glissé là par erreur, il retrouvait alors tous ces spams qui l’attendaient là, sournois. « C’est à croire qu’ils capturent mes mails pour me tendre un piège » songeait Matthieu qui cédait sur le coup à un accès de paranoïa. Quand il avait enfin remis la main sur le courrier important, il refermait ces oubliettes virtuelles, et n’y pensait plus ; jusqu’au prochain mail égaré.


    Un matin, Matthieu partit faire une course à vélo jusqu’au bourg voisin. Sur la route de campagne, il vit défiler plusieurs panneaux de chantier affichant «Attention, chasse en cours.» Matthieu les dépassa en filant à toute vitesse dans une descente. « Ce serait plutôt aux chasseurs de faire attention… »

    Un coup de feu retentit.

    Il tomba de son vélo.

    Une douleur immense le submergea.


***


— En quoi puis-je vous être utile, madame ?

— Je viens vous voir, car mon compagnon a été victime d’un accident de chasse. Je voudrais porter plainte.

— Je vois. Puis-je vous demander son identifiant et son mot de passe pour accéder à sa messagerie ?

— Pardon ?

— J’ai besoin de ses identifiants. C’est comme ça, c’est la procédure habituelle.

— Écoutez, vous me surprenez beaucoup… Je dois les avoir en mémoire sur mon téléphone, mais je ne pensais pas que c’était nécessaire… Bon… Ils sont juste là, tenez.

— Je vous remercie. Alors, voyons voir… Oui, c’est bien ce que je pensais.

— Quoi ? Qu’avez-vous trouvé ?

— Si vous me permettez, votre mari était très imprudent. Il ne lisait pas ces mails…

— Je vous demande pardon ?

L’écran d’ordinateur pivota.

— Regardez, plus de cinq-cents mails non lus. Vous trouvez ça normal ?

— Je ne vous suis pas, monsieur.

— Lisez un peu. « Matthieu, profitez de notre offre de protection intégrale. » « Matthieu, ne vous laissez plus surprendre. » « Matthieu, restez connecté au monde réel. » On ne peut quand même pas les lire à sa place, non ?

— Mais enfin… C’est de la pub… Pourquoi me lisez-vous ces messages ?

— Pour vous signifier ceci : votre compagnon vit dangereusement.

— Mon compagnon portait un casque réglementaire, un gilet jaune et ses lumières étaient allumées. Sur la route, il était extrêmement prudent.

— D’accord, mais vous savez comme moi que de nos jours, ces protections rudimentaires ne suffisent plus. Si votre compagnon avait souscrit une protection, même minimale, il aurait été au courant qu’une chasse avait lieu sur un tronçon de la route et alors on l’aurait invité à prendre un autre chemin. Je suis persuadé qu’il a dû voir ces panneaux sur la route « Attention, chasse en cours ». S’il avait souscrit un abonnement, sa présence aurait été signalée aux chasseurs. Sans protection, votre compagnon était aussi imprévisible qu’une bête sauvage, vous comprenez ? On ne peut plus vivre tout seul dans son coin. Il faut penser aux autres, et tout le monde est gagnant.

— Monsieur, je viens porter plainte contre le chasseur qui a tiré sur mon compagnon. Le reste ne m’intéresse pas.

— Madame, j’aimerais vous rappeler que sans ce chasseur, votre compagnon serait toujours inconscient dans un fossé, ou bien pire. Ce chasseur a eu la bonne réaction, il a immédiatement contacté les services en ligne.

— Écoutez, je crois que nous ne nous comprenons pas. Je vais faire appel à l’un ou l’une de vos collègues. Le temps presse et mon compagnon est à l’hôpital. Il faut que j’aille le voir rapidement.

— Je comprends. J’aimerais quand même vous demander une dernière chose. Ça ne vous prendra que quelques minutes.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un questionnaire de satisfaction.


dimanche 24 septembre 2023

Sonnet sur écoute : le tunnel de Mareil-en-Champagne



Dans ce tunnel,
Tout maçonné
De blocs de pierre,
Mes pas résonnent.

J’entends toujours
Les sons du bois
Et de la ville
Réverbérés,

Mais dans le noir
Le sol devient :
Lit de rivière

Asséchée, mer
Morte, avalanche
Et précipice.


lundi 18 septembre 2023

Squat, poème urbex



Nudité d'un mur blanc
Griffé de bas en haut
Papier peint dévêtu
Tout cloqué comme un crâne

Meuble osseux renversé
Plafond crevé de combles
Son vieux plâtre émietté
Se mêle à la poussière

Rideaux rivés aux yeux
Des carreaux
En morceaux
Coupants

Ont déchiré le jour


dimanche 10 septembre 2023

L'envol des grues frileuses, sonnet (I,1)




Pour trouver son chemin dans d'épais marécages
D'eau, de sucre et de sang il faut, l'esprit tendu
Sans se désorienter, lire ahuri ces pages.
C'est, lecteur, un défi à la logique ardu.

N'essaie pas sans rigueur ce poison pour les sages
Qui seuls sauront goûter ce fruit qui leur est dû.
Mieux vaut ne pas rester, crois-moi, dans les parages
D'un livre aussi macabre. As-tu bien entendu ?

Va, talons en arrière et non pas en avant,
Imiter par ce choix le vol des grues frileuses
Qui vont, triangle ailé, dans l'air en méditant

Sur l'hiver quand, soudain, le vent se fait si fort
Que l'oiseau vigilant, face aux nues orageuses
S'incline et vire à temps, sûr d'éviter la mort.



(Poème librement inspiré d'un passage des Chants de Maldoror)

Prunus avium

                                                                                                              Couvert de fleurs d’un blanc ...