dimanche 28 décembre 2025

État des lieux

 

 
À Paulbeg, dans le comté de Wicklow,
la route est dépourvue de caniveau.
À Hovezi, dans la région de Zlín,
on se plaint d’un vieux portillon qui couine.
Quelque part dans la valle del Cauca,
on a taillé bien trop court un Yucca.
À Frisange, à hauteur d’Esch-sur-Alzette,
la clôture autoroutière est désuète.
Près de Saint-André-de-Kamouraska,
le passage à niveau ne descend pas,
et à Kasangati-Namugongo,
on a trouvé par terre un sac à dos.
Au Texas, à Houston Saint de Leon,
il faudrait remplacer tous les néons.
Sur la MR5, près de Manzini,
le marquage au sol jaune est défraîchi.
Dumbarton, Australie occidentale,
un panneau n’est plus à la verticale.
Dans le comté de Vastra Gotaland,
le banc est à repeindre en vert-amande.
À Kassi, dans le comté de Voru,
les bas-côtés sont remplis de cailloux.
Dans le district de Quthing, sur l’A4,
il faudra jeter ces débris de plâtre.
Sur la Wood road à Madoc, Ontario,
il faut couper les roseaux du point d’eau.

Si le poète est habitant du monde,
il est partout chez lui, en locataire
soumis à l’état des lieux de la Terre,
quand l’infime et le lointain se confondent.
 
 

dimanche 21 décembre 2025

Volume horaire, avril 2025 (12/12)

 

Quoi qu’on fasse, une journée 
ne compte que vingt-quatre heures. 
Les quatrains suivants s’en accommodent, 
tous écrits en vingt-quatre mots.
 
 


 La Moncesière (Coulans), le 03/04/25 à 8h19        

En ouvrant la pépinière, je dérange
deux passereaux qui chantaient au chaud
sous les tables chargées de semis.
Ont-ils poussé dans la nuit ?


Dans la cour, le 05/04/25 à 8h38        

Après lui avoir apporté son passeport
qu’elle avait oublié en partant,
elle m’a laissé le parfum
crémeux de son baume à lèvres.


Écluse de Bonne (Laval), le 06/04/25 à 17h17        

Vue du ponton, l’écluse retient
à grand peine le ciel bleu
de se jeter dans la Mayenne
à grands bouillons d’eau douce.


La Fontaine (Chaufour), le 07/04/25 à 15h00        

J’aime le bruit de xylophone
que fait un tas de bois
bien sec quand il s’effondre.
En le rangeant, on le réaccorde.


La Moncesière (Coulans), le 08/04/25 à 10h26        

– Siméon, t’as de la monnaie ?
me demande A. – Pas sur moi,
pourquoi ? – Comme on entend le coucou,
ça porte bonheur d’en avoir.


La Moncesière (Coulans), le 10/04/25 à 8h38        

Imiter le plus possible la pluie,
celle d’orage qui tombe drue,
pour arroser les semis d’échalote
sous le bon soleil du matin.


La Fontaine (Chaufour), le 14/04/25 à 13h33        

Dans le « huummm » de la débroussailleuse
que je balance comme un encensoir,
dans les volutes d’herbe coupée
je me surprends en pleine méditation.


La Moncesière (Coulans), le 15/04/25 à 15h09        

Quand je bêche, je suis surveillé
par ma veste et mon écharpe
accrochées au manche de la fourche
comme un épouvantail à mon image.


Au jardin, le 17/04/25 à 19h18        

En s’asseyant dans l’herbe,
accablé par la fatigue : « Quel courage,
ce pivert qui creuse son arbre
et cette fourmi gravissant une courgette ! »


Dans la cuisine, le 18/04/25 à 7h22        

Sur la carte de la Sarthe
punaisée au mur, le soleil levant
illumine les routes départementales qui brillent
comme la traînée d’un escargot.


Au jardin, le 19/04/25 à 12h11        

Sauf les laitues feuilles de chêne
qui sont d’un rouge sang,
tout est vert dans le jardin
même les sons et les odeurs.


La Moncesière (Coulans), le 22/04/25 à 9h24        

J’observe les cuisses d’athlète
qui s’activent avec la grâce
d’un nageur, d’un escaladeur.
Ce sont les cuisses du crapaud.


Au jardin, le 26/04/25 à 14h20        

Les vieux pissenlits aux fleurs chauves
ont l’air sinistre à côté
des tapis de pâquerettes encore pimpantes.
Ils semblent attendre le fauchage, résignés.


La Matière (Chaufour), le 28/04/25 à 13h18        

Les jacinthes des bois sont poussées
dans le fossé par le maïs
planté serré en monoculture, à moins
qu’elles ne creusent leur tranchée.


La Chapelle St Aubin, le 29/04/25 à 10h05        

Dans la serre de carottes surchauffée
je chantonne Here comes the sun
accompagné par un chœur de tourterelles.
En guise de batterie, ma serfouette.


Au jardin, le 30/04/25 à 20h15        

Le soleil couchant s’est accroché
aux branches fleuries du chou kale,
et quelques étoiles se sont levées
dans le mûrier de fleurs pâles.
 
 
 
 
Fin du recueil Volume horaire
 
 
 
Carte intégrale (dimensions : 126 cm x 59,4 cm)

 
 
  

dimanche 14 décembre 2025

Volume horaire, mars 2025 (11/12)



Quoi qu’on fasse, une journée 
ne compte que vingt-quatre heures. 
Les quatrains suivants s’en accommodent, 
tous écrits en vingt-quatre mots.
 
 

La Moncesière (Coulans), le 03/03/25 à 12h23        

Le soleil scintille sur la bâche
en plastique noire couverte de pneus,
comme sur une mer d’huile
où flotteraient des bouées de sauvetage.


Jardin du presbytère (Coulans), le 05/03/25 à 10h38        

Du vieux puits rempli de ronces
sortent des scolopendres langue-de-cerf.
Assis sur la margelle, nous buvons
un café, noir comme le vide.


Belle Vue (Coulans), le 07/03/25 à 15h21        

Passant anonyme dans les allées anonymes
des résidences, marchant sur la mousse
des chemins, caché par les haies,
couvert par le bruit des tondeuses.


Au jardin, le 08/03/25 à 14h14        

Le gel a brisé avec art
les pots en argile des pêchers.
Il a laissé dans l’herbe
ces pétales de terre cuite fracturée.


La Mine (L’Huisserie), le 09/03/25 à 15h14        

Les pieds dans un parterre fleuri
de violettes sauvages, Maman et moi
mangeons des nombrils de Venus cueillis
sur l’écorce d’un robinier.


Au jardin, le 10/03/25 à 14h02        

Du bois entassé sous le tilleul
comme un bûcher. Juste à côté,
une jonquille y met le feu
de son jaune vif et tendre.


Chemin de Courteille (Coulans), le 12/03/25 à 18h43        

Alors qu’on remonte la côte,
un chevreuil nous observe au loin.
Un autre le rejoint. Ils cavalent
sous une avalanche de prunelliers fleuris.


Fenêtre de la cuisine, le 13/03/25 à 14h07        

Mieux qu’un seau à Champagne,
le rebord de la fenêtre où
sont alignées nos bouteilles en verre
rafraîchies par une averse de grêle.


BNF (Paris), le 14/03/25 à 11h58        

Salle de pause, d’attente ou
d’étude ? Les gens y dorment,
y patientent et y travaillent. Silence
du sommeil. Silence impatient. Silence laborieux.


Dans la cuisine, le 15/03/25 à 9h45        

Un briquet, des miettes, le journal
ouvert sur les mots fléchés remplis
au bic bleu et du soleil
sur la table. Tant de repos...


La Fontaine (Chaufour), le 17/03/25 à 14h07        

Après une demi-heure de débroussailleuse,
me voilà chaussé de tonte fraîche,
parfumé à la Marline pour moteur
deux temps et poudré de verdure.


La Moncesière (Coulans), le 19/03/25 à 14h49        

Visser les brides pour y glisser
les pannes métalliques de la serre.
La structure est parallèle aux traînées
blanches d’un avion de ligne.


La Fontaine (Chaufour), le 21/03/25 à 14h35        

À peine un peu de pluie
sur le velux humecte le verre
et dessine ces petites feuilles rondes
sur le chêne aux branches nues.


Au lit, le 22/03/25 à 00h23        

Quand la fatigue tombe à poings
fermés, il faut baisser la garde.
Le corps et l’esprit trouvent
un nouvel accord dans le sommeil.


Dans la cuisine, le 23/03/25 à 10h34        

La fenêtre ouverte, l’air neuf
rentre, chargé de chants d’oiseaux.
Ce parfum du matin vaut bien
le goût de l’eau pure.


Dans la cuisine, le 24/03/25 à 10h07        

J’écoute l’album de blues
The London Howlin’ Wolf Sessions
et,
dehors, un oiseau improvise en chantant
à tue-tête un solo déchirant.


La Géberdière (Chaufour), le 25/03/25 à 13h22        

Dans le fossé, une mare temporaire
s’est formée, pleine d’algues
d’eau douce et de plantes aquatiques.
Le redoux annonce la marée basse.


La Moncesière (Coulans), le 27/03/25 à 10h53        

Ce ciel bleu émietté par terre,
ces confettis d’azur dispersés partout
entre les choux et les salades
sont des granulés contre les limaces.


La Moncesière (Coulans), le 28/03/25 à 15h33        

Passer le balai dans la salle
de vente encore déserte en écoutant
à la radio La Marche funèbre
de Chopin et trouver ça vivifiant.


La Matière (Chaufour), le 31/03/25 à 13h17        

Les pentes enherbées des grands fossés,
comme des cascades de fleurs printanières,
moussent dans l’écume des stellaires
qui se déversent dans l’ombre.
 
 

dimanche 7 décembre 2025

Volume horaire, février 2025 (10/12)

 

Quoi qu’on fasse, une journée 
ne compte que vingt-quatre heures. 
Les quatrains suivants s’en accommodent, 
tous écrits en vingt-quatre mots.
 

 
Fenêtre de la cuisine, le 02/02/25 à 11h20        

Sur la branche d’un bouleau
balancée par le vent, au soleil,
une goutte d’eau clignote suspendue.
Un message en morse à déchiffrer.


Chemin de Courteille (Coulans), le 06/02/25 à 14h37        

Il fait froid, vert, gris, venteux.
Le chemin disperse ses cailloux blancs
sur son long tapis d’épines
où l’herbe pousse sans conviction.


La Matière (Chaufour), le 07/02/25 à 13h13        

Comme les verres de mes lunettes
sont couverts de gouttes d’eau,
je distingue l’averse à travers
une pluie en arrêt sur image.


Rue du tramway (Coulans),  le 08/02/25 à 12h26        

Le champ ressemble à une vague
qui emporterait la cime des arbres
enracinés derrière l’horizon. Là-haut,
une maison surnage sur la crête.


La Matière (Chaufour), le 11/02/25 à 13h10        

Dans la brume épaisse, le soleil
dessine un halo. À l’intérieur,
la lucarne d’une ferme brille
comme une étoile à l’aube.


La Moncesière (Coulans), le 13/02/25 à 9h34        

« Elle boîte drôlement, elle ! » me dit
É. en parlant d’une brebis.
« C’est un coup des chiens
errants. Regarde, de la laine arrachée ! »


Rue Prosper Salaün (Bohars), le 15/02/25 à 14h52        

Sur le fronton de l’église,
le porche est couvert de lichen
d’un jaune fleur de colza.
Les pierres aussi ont leur pollen.


11 rue du Kreisker (Bohars), le 16/02/25 à 13h32        

Je bois des yeux le feu
rougeoyant dans le poêle aux vitres
fumées par la suie. Je goûte
la couleur chaleureuse de mon vin.


Centre Jaurès (Brest), le 17/02/25 à 11h27        

Dans le centre commercial encore désert,
un homme assemble un serpent géant
et un pont tout en Kapla,
épié par les mannequins des vitrines.


La Pam (Brest), le 19/02/25 à 12h37        

Peut-être deux sœurs, leur mère
et leur trois enfants. Elles déjeunent
en face de moi. Le plaisir
de tout écouter sans rien dire.


La Moncesière (Coulans), le 21/02/25 à 17h47        

« J’ai vu des abeilles charpentières.
On les voit faire leur nid
dans les murs, » me dit C.
« C’est que le printemps arrive. »


Fenêtre de la cuisine, le 22/02/25 à 13h45        

Un nuage au-dessus du champ
crève et déverse toute sa pluie.
Un arc-en-ciel l’entoure
comme l’anse d’un panier.


Au jardin, le 24/02/25 à 13h49        

Moitié fleur, par leur couleur vive,
moitié fruit, par leur forme ronde,
les boutons de feuilles se forment.
Le tout tient de la graine.


Rue de Bône (Le Mans), le 26/02/25 à 13h58        

Sur le pignon d’une maison
menacée par un projet de démolition,
on peut lire ce message tagué
en grosses lettres : « Cueille ta vie. »


La Pêcherie (Coulans), le 28/02/25 à 12h34        

Près du fossé, un lapin dort.
Non. Ses paupières fermées sont rouges.
La myxomatose l’a rendu aveugle.
Pauvre lapin, nouveau dormeur du val.


De Sendai à Morella

    En sortant de Sendai, empruntez le sentier qui s’efface à moitié quand on arrive aux bois noirs de Yamagata. Passé les champs, c’est à V...